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Les puits des Allalich

Il y a quatre puits le long de la route goudronnée qui traverse le douar des Allalich. L’un d’eux est à même le sol. Les autres sont plus élaborés avec une margelle surmontée d’un treuil ou d’une noria en bois. Les puits sont le rire du bled, mais le malheur des petits ânes qui font tourner la noria. Je me dis toujours en les voyant mettre leur pied l’un devant l’autre, aveuglés par le sac enfilé sur leur tête que, seul le poète Francis Jammes a pensé gentiment à eux quand il a écrit ; « Je voudrais aller au paradis avec les ânes… ».

Le puits et ce qu’il y a autour, est un territoire à part, privilégié, comme si l’eau abolissait les frontières entre les êtres et les interdictions de la vie sociale au douar. Sur la margelle du puits, on se laisse aller au bavardage et surtout à la plaisanterie. Les éclats de rire se mêlent aux éclaboussures d’eau, à chaque fois que la noria se vide dans la citerne ou dans la seguia.

Il y a toujours du mouvement et du bruit autour du puits : la noria qui tourne en même temps que l’âne, la poulie qui grince, les enfants qui attrapent la corde du seau et l’eau qui sort du ventre de la terre. Elle coule parfois pour rien, car c’est souvent quand on manque d’un bien essentiel qu’on peut le gaspiller, et, ainsi laisser l’eau retourner à la terre.

L’audace des jeunes filles au bord du puits est aussi surprenante que l’eau qui jaillit. Là, dans ce lieu qui appartient à tous, elles abandonnent la réserve qu’elles ont devant les hommes ou les étrangers en général. Une des petites filles de Daouchia, Najat va se marier cet été, et déjà la mélancolie et la gravité du changement de vie qui l’attend, se lisent sur son visage :; ses attitudes sont devenues moins spontanées et plus empruntées. Mais au bord du puits, je retrouve l’adolescente que j’ai vu grandir ces dernières années. Ses amies, dont le sort sera le même que le sien, l’interpellent et la chahutent sur le mauvais caractère de sa future belle-mère. Fière, Najat ne répond pas, puis elle éclate de rire, jette par surprise de l’eau sur ses camarades, et, dans l’hilarité générale, imite par des grimaces et par la voix, la mère de son futur mari.

C’est merveilleux, car au puits tout est vraiment permis. Le temps passe à peine, chacun s’abandonne, ayant oublié pour quelques instants le poids de la vie au douar ou dans les champs, et ses misères. Au-delà de l’enceinte du puits, le vieux Bachir surveille avec indulgence ce remue-ménage bruyant ; lui aussi quand il était enfant a pataugé dans la boue autour de la noria ; il a joué avec les petites grenouilles vertes et bondissantes, et a laissé s’égrener les heures.

La construction d’un puits est une prouesse dont le voyageur ne mesure pas toujours l’ampleur. Le travail du puisatier a mobilisé toute son audace, son savoir-faire et surtout son endurance pour creuser le sol sec et pierreux. En Chaouïa, l’eau n’affleure pas sous la terre, il faut aller la chercher jusqu’à quarante et parfois cinquante mètres de profondeur. Quand l’emplacement est choisi, le puisatier, qu’on appelle aussi le maâllem, s’installe, plante sa tente et commence à creuser un trou d’un mètre cinquante de diamètre. Il va vivre là le temps de creuser le puits. C’est Bethoul dont le père était lui-même puisatier, qui avait construit celui de la ferme. Son corps était étonnement long et lisse. En fait, c’est la seule fois où j’ai vu un arabe en partie dévêtu.

L’outil du puisatier est un grand piolet avec lequel il attaque la terre mais aussi les filons de rocher. Ainsi, le maâllem creuse inlassablement durant des jours et des jours, et remplit le couffin qui est remonté par une poulie quand il est plein. Bethoul appelle son jeune apprenti, chargé de le vider et de le lui renvoyer. Au bout d’un certain temps, les tas d’argile et de pierres s’amoncellent autour du puits tandis que Bethoul rentre de plus en plus profondément dans le ventre de la terre. Je restais à le regarder descendre au début de la journée avec la corde de la poulie. Il s’enfonçait dans un nuage de poussière, et au fur et à mesure de sa journée, les coups de son piolet devenaient plus assourdis.

Et puis un jour, après bien des difficultés et des doutes surmontés, l’eau bienfaisante et prometteuse s’est montrée au puisatier dans la nuit de la terre, d’abord mêlée à la boue, puis, claire et profonde quand il atteint la nappe phréatique. Bethoul s’est bien attaché à la corde, et a regardé encore une fois le minuscule rond de ciel qu’il avait au dessus de la tête ; il s’est dit que pendant quelques temps, il aurait assez d’argent pour ne plus avoir à descendre avec les jnouns pour gagner sa vie en creusant les entrailles de la terre.

L’eau des puits a un goût saumâtre, et même parfois un goût de charogne quand une bête y est tombée. Elle a aussi une odeur forte et tenace, reconnaissable. Cependant, nous ne nous demandons pas si cette eau était bonne ou potable. Nous la buvions comme tous les habitants du bled, sachant le prix de sueur et d’effort qu’elle avait demandé pour étancher la soif.

Lisser et consolider les parois est le travail des dernières descentes de Bethoul. Avec le temps, la terre extraite du puits s’aplanira et, ce sera comme si le puits avait toujours été là. Il faudra en surveiller les alentours. Un des mes petits frères a été rattrapé miraculeusement par ma mère, alors qu’il avait déjà une jambe dans le trou béant. Cette histoire nous montrait avec effroi le danger et la fragilité de l’existence. Le puits de Bethoul était là, non pas pour que les petits enfants y tombent et s’y noient, mais pour faire remonter à profusion l’eau qui donne la vie. A présent Bethoul est vieux et aveugle, et  il ne sait plus s’il est dans la nuit de la terre ou dans celle du jour, tellement il a creusé de puits.

Ainsi le bled s’étend à l’infini, illimité, insaisissable et, soudain un puits creusé par Bethoul est là ; il ramasse la vie autour de lui, comme une main qui essaie de recueillir de l’eau.

Les quatre puits des Allalich sont les lieux de tous les possibles : l’eau surgit d’on ne sait où, les jeunes filles rient de toutes leurs dents blanches… Seul le petit âne se dit que son destin est bien triste.

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