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Les dahias

Un jour ...

Un matin après avoir partagé avec Myriem, la fille de ma nounou, le thé à la menthe et un morceau de kesra, j’ai décidé de faire le tour des dahias. Les dahias sont les miroirs du bled et scintillent au soleil. Bien remplies, elles sont le signe de la bonne pluie, de la fécondité, parfois aussi des inondations.

L’été, les dahias ne sont plus qu’une trace circulaire et blanchâtre, où le vent soulève des tourbillons de poussière qui avancent comme des fantômes, et, qui se cognent à des murs invisibles. Les habitants des douars avoisinants y tracent des pistes à volonté avec leurs couchis ou leurs autos rafistolées, quand ils vont au souk ou qu’ils en reviennent. J’ai le souvenir d’avoir roulé avec ivresse sur ce bitume souple et velouté quand nous vivions là.

Mais c’est l’hiver que les dahias sont vivantes: elles ressemblent alors à la mer que les enfants du bled et même leurs parents, n’ont jamais vue. Au douar de Boufarer, il y a une dahia très profonde. Ramia la mère de ma nounou, m’a raconté à son sujet des histoires de noyade et de vaches s’enfonçant et s’enlisant dans la boue sans aucun secours possible. Elle m’a dit qu’on a entendu leur beuglement jusque tard dans la nuit et puis plus rien. Ces tragédies hantent les mémoires et nourrissent le fatalisme des gens.

Les dahias ont la couleur changeante du ciel. Elles reflètent les nuages fugueurs, le ciel orageux ou son bleu insondable. Ce matin, Ramia et ses voisines viennent y laver la laine des moutons avant de la filer. Elles se plaignent que cette année la laine n’est pas douce au toucher. Puis elles l’étendent sur la végétation et les rochers, au milieu des narcisses, des immortelles et de l’humble, mais odorante camomille. Ces tâches blanches et brunes mettent un peu d’humanité dans ces immenses espaces. A la tombée du jour les dahias redeviendront le repaire des bécasses, des bécassines, des vanneaux, des cigognes et parfois des flamants roses.

La fin de la journée arrive et j’ai fait le tour des dahias que j’aime bien. Chacune a son nom et ses légendes. La plus gran
de s’appelle la dahia Lallouf. En réalité, les dahias ne servent à rien, on pourrait même dire qu’elles occupent du terrain cultivable. Mais un hiver sans dahia, c’est une année sans éclat, sans reflet du ciel dans l’eau ; c’est le bled qui a peur de ressembler au Sahel.

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