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Le thé

Avant de repartir…

Certains moments de la vie quotidienne gardent un éclat particulier. L’identification avec eux est tellement forte qu’on voudrait avoir parlé avant Proust de la petite madeleine. Elle ressemblait à un coquillage, nous dit-il et avait le pouvoir magique de transporter celui qui savait la goûter dans le monde du passé.

La cérémonie du thé à la menthe me procure cette douce illusion. Quand je reste chez ma nounou, je regarde Aïcha qui prépare le thé à la menthe au moment des repas principaux ou lors d’une visite. C’est un véritable rituel qui se déroule, car je ne l’ai jamais vue agir négligemment, ni improviser, tant sa concentration est visible.

Elle s’assoit en tailleur sur le tapis, avec autour d’elle tous les ingrédients et ustensiles nécessaires. La préparation, les bruits, les odeurs s’enchaînent dans un rythme immuable. Ce moment est toujours grave et invite chacun à rectifier son attitude de corps et d’esprit.

Avant que l’eau ne bout dans le mokraj, Aïcha la retire et en verse une quantité une première fois dans la théière pour la rincer et la chauffer. Puis elle jette cette eau et prépare le thé vert, les feuilles de menthe fraîche et les morceaux de sucre, en cassant l’énorme pain enveloppé de papier bleu.

Ce n’est qu’à ce moment qu’elle peut remplir la théière d’eau bien chaude. Il faut attendre sans impatience car AÏcha doit encore goûter elle-même si l’infusion peut être servie. L’arôme a envahi la pièce et enveloppe ses gestes amples, déliés et assurés lorsqu’elle lève le bras pour verser le liquide doré dans les verres décorés. Elle en donne un à chacun. Elle-même se détend, son buste qui était bien droit s’affaisse un peu et lentement le brouhaha des paroles reprend possession de l’espace silencieux.

Aïcha est allée à l’école, elle se mariera avec qui elle voudra, mais quand elle prépare le thé et qu’elle le sert, elle a les mêmes gestes que toutes les jeunes filles qui ont vécu avant elle. Elle décore ses mains de henné les jours de fête et le khôl donne de l’éclat à ses yeux noirs.

Dans la cérémonie du thé, la notion de progrès n’a pas de signification. Il s’agit plutôt d’un mariage du temps et du plaisir empreint d’une sagesse hautement civilisée.

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