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Le souk

Tous les vendredis…

Chez ma nounou, le jeudi soir est toujours un moment d’agitation : c’est la veille du souk et la fébrilité est dans l’air. Le vendredi, aux alentours de neuf heures du matin, Fatma part avec Aïcha ver l’endroit du village où tout converge ce jour-là. Je me joins à elle car j’aime bien me retremper dans cette ambiance faite d’échanges et de rencontres. Khadija nous rejoindra à la sortie de l’école, car elle aussi depuis qu’elle est petite, ne rate pas une occasion d’aller au souk avec sa mère et sa sœur. Nous y passons à chaque fois toute la matinée tant il y a à découvrir, de gens à rencontrer.


Avant d’être un marché, le souk est un rassemblement immense. Rares sont les personnes du village et de tous les douars avoisinants qui ne s’y rendent pas, car aller au souk sera la seule sortie, la seule distraction de toute une vie.

La jeune mariée sait bien qu’elle ne pourra y venir avec son mari que lorsqu’elle aura eu son premier enfant.

Le souk est enceinte qui se franchit et qui constitue un monde organisé, le temps d’une demi-journée à l’intérieur de ce vaste enclos. Fernand Braudel a vu avec beaucoup de justesse l’importance et la nécessité de ces lieux d’échange dans les régions rurales ; il les nomme des espaces-monde. Ainsi, malgré le désordre apparent qui surprend le voyageur, le souk est rigoureusement structuré.

Tous ceux qui vendent quelque chose ou proposent un service sont regroupés selon leur activité. En rentrant à gauche, après avoir franchi la porte centrale, le regard est attiré par le coin dégoulinant de sang des bouchers. Nous n’y allons pas puisque Louïze se charge d’acheter la viande, c’est une affaire d’hommes.

Nous nous dirigeons d’emblée vers les tentes des marchands de légumes assis sur une natte derrière les petites montagnes de carottes, de tomates, de cardons, de navets, d’artichauts, d’oignons. Sur la droite, les étals des épiciers font envie de tout leur achalandage : la pierre bleue pour astiquer les cuivres, la résine qui brûle comme l’encens d’Arabie mais à meilleur prix, le souak pour blanchir les dents, le henné pour les mains et les cheveux, le rasoul pour rendre les cheveux brillants et volumineux, le khôl et puis tous les épices traditionnels rangés comme des petites pyramides de toutes les couleurs.

Plus loin, les tissus chatoyants des caftans brillent au soleil. Les femmes des fellahs rêvent et se dépêchent d’enfouir leurs désirs devant des vêtements qu’elles n’ont portés que le jour de leur mariage. Elles pourront en acheter quand leur fils se mariera et qu’il faudra offrir des cadeaux à la jeune fille. Les marchands de chaussures ont savamment étalé les belras et les babouches ; Fatma m’en offre un paire brodée et de couleur rouge.

Je demande toujours à Aïcha de me conduire dans ce dédale d’allées, vers les dentistes, les coiffeurs, les jeteurs de sort, les marchands d’amulettes protectrices, les guérisseurs. Je retrouve chez les gens la même attente que celle que j’ai connue enfant. Cette attente m’intriguait et je ne savais pas l’analyser. A présent, je connais mieux cette quête profondément humaine et universelle de l’amour, du succès, de la richesse et de la santé.

Pendant ce temps, Fatma choisit ce qu’elle veut acheter et Aïcha en négocie le prix. Elle est redoutable et intraitable avec les marchands. Je lui dis toujours qu’elle enrichira son mari qui, reconnaissant, la couvrira de caftans et de bijoux. Le couffin se remplit et quand il déborde de légumes, un petit porteur se charge de le déposer à la maison pour quelques dirhams.

J’aime beaucoup aller au souk, j’y retrouve nos anciens ouvriers. Nous parlons de choses hors du temps car l’émotion nous étreint devant leur vie qui est trop dure, surtout avec ces dernières années de sécheresse. Sans nous le dire, nous sommes tristes d’être tous séparés les uns des autres. Mais c’est Moulana qui a voulu tout cela, et par conséquent, c’est bien.

C’est au souk que le voyageur est le plus plongé dans la foule bigarrée et remuante comme l’océan. Une marée humaine porte les gens d’un endroit à un autre. Seul le porteur d’eau avec son outre de chèvre et son gobelet de cuivre peut aller à contre-courant en agitant sa clochette et en criant : « balek, balek… ». Il invite ceux qui le désirent à se désaltérer pour quelques piécettes. Soudain, des hurlements de femme jaillissent, elles vocifèrent : « el rnech » : c’est un maboul qui a attrapé une pauvre couleuvre et qui imagine être un charmeur de serpent, dans ce souk de campagne où ne vient jamais aucun touriste. Les enfants le suivent et rient des cris des femmes qui s’écartent devant la bête maudite contorsionnée sur elle-même dans son affolement. Couvrant tous ces mouvements, ces bruits, ces odeurs, des haut-parleurs qui grésillent, distillent la musique ou les prières.

Le souk est rassurant ; avec quelques dirhams chacun peut acheter ce qui le tente. Même les mendiants repartent avec un peu de légumes, de viande et quelques beignets, des chfinjes cuits dans une immense bassine d’huile, et attachés avec une liane de doum. Personne ne semble vraiment riche, même si quelques choukaras cachées sous la djellaba, sont certainement remplies de billets crasseux, surtout celles des marchands de bestiaux. Le souk est prioritairement un commerce de ravitaillement, de subsistance et non un lieu de spéculation. D’ailleurs tous les prix varient et se marchandent. J’y ai acheté un bracelet en or et je l’ai payé selon son poids, au cours de l’or et non selon un prix fixe étiqueté.

Le plus surprenant au souk, est le commerce de récupération. Dans les pneus, le cordonnier taille des chaussures inusables qui font sur le sol, une fois au pied, des empreintes ressemblant à des pneus tressautants. Dans les fûts le ferblantier découpe des canouns, des plateaux, des récipients. J’ai cédé à l’envie devant des bougeoirs qui étaient irrésistibles de naïveté. Je suis fière et secrètement heureuse de les disposer sur les tables riches en mets que je dresse, car ils me rappellent la rudesse du geste qui a le vrai savoir-faire et qui ne gaspille rien. J’ai aussi une lanterne fabriquée dans une plaque de boîte de sardines. Le marchand de vaisselle neuve côtoie le marchand de vaisselle récupérée. Selon ses moyens, le fellah achètera un mokraj, un bered, des verres. Au souk, rien n’est jeté, tout revient sur l’étal des marchands : les vêtements, les sacs en plastique, les bouts de ficelle, la ferraille. Les gens n’y connaissent pas encore la consommation à outrance.

Ainsi, le marchand qui pèse les légumes avec la balance romaine et qui en arrondit le poids, a les mêmes gestes que ses ancêtres. Le négoce a gardé toute sa noblesse et préserve encore la dignité de chacun. Pourtant quand en ville, à Casablanca, le bruit circule que le blé acheté à l’union européenne coûte moins cher que celui produit par les fellahs, le vent du capitalisme souffle et répand l’effroi de l’absurdité des termes de l’échange international.

Pour l’instant, ces informations ne sont pas encore relayées par les haut-parleurs, et le vendredi reste un jour de patience mais aussi de bonheur, car le soir, chacun sait qu’il mangera de la viande. La mère de famille préparera dans l’après-midi un bon tajinn qui comblera les appétits et interrompra jusqu’au vendredi suivant, la frugalité des repas ordinaires, composés essentiellement de pain et de thé. Assis autour de la lampe à pétrole, tous les membres de la famille tremperont la kesra dans le plat commun et se délecteront en racontant les histoires du souk à ceux restés au douar.

Quand le soleil a passé le zénith, le souk disparaît soudainement. Les marchands plient leurs étals et leurs tentes, puis chargent les camions. Le parking des ânes et des couchis est tout d’un coup plongé dans le calme revenu.


Si le voyageur avait la vue de l’épervier comme le voulaient des peintres cubistes, il verrait d’un seul coup d’œil, comment le village se vide sur les routes, vers les quatre points cardinaux ; il capterait d’un seul regard, la suite ininterrompue des fellahs en couchis, en voitures déglinguées, soit agglutinés sur des camions brinquebalants, soit tout simplement montés sur des ânes dont les chouaris débordent. Ces derniers ont bien du mal à trottiner pour regagner le douar. Ils sont agacés par le bâton qui, comme un aiguillon, blesse la peau mise à nu devant le chouari et sur laquelle tournoient les grosses mouches bleues.

Pendant ce temps, l’emplacement du souk est de nouveau livré au vent qui se lève l’après-midi et qui avance en tourbillonnant, soulevant la paille, les papiers et la poussière, seules traces de l’intense activité humaine qui a eu lieu quelques heures auparavant.