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Le douar des Allalich

Un autre jour….

Myriem, la fille de ma nounou, m’a proposé de profiter de son jour de congé pour aller voir sa tante au douar des Allalich. La vieille Daouchia est vieille et malade, et le vendredi elle ne vient plus au souk du village. Nous avons acheté un foulard et des clous de girofle chez l’épicier berbère Ali Chleuh, afin de les lui offrir. Louïze prête la jument et le couchi, et nous voilà parties vers le douar, qui est à six kilomètres d’Oulad Abbou.

La jument trotte bon train, le couchi saute sur les ornières, et déjà les chiens du douar annoncent notre arrivée. Ils aboient férocement et semblent prêts à mordre la jument, mais la simple menace d’une pierre les fait fuir, l’air peureux et la queue entre les pattes. Les enfants, toujours curieux, arrivent en courant, grimpent sur le couchi. Ils finissent avec nous le reste du trajet, ce qui ne fait plus l’affaire de la jument. Au loin, Daouchia nous a entendues et agite ses bras comme des ailes d’un moulin. Elle est contente d’avoir de la visite et nous invite à rentrer dans sa maison, donnant péremptoirement à l’une de ses petites-filles, l’ordre de préparer le thé.

Les maisons du douar sont individuelles et construites avec les pierres des champs. Un simple torchis ocre les assemble, et un toit de tôle couvre le tout. La maison de deux pièces est toujours prolongée d’une clôture faite de branchages au sein de laquelle se trouvent le four et le petit assemblage en branches pour la toilette et le bain. C’est là aussi que les enfants ramèneront le bétail et la volaille à la nuit tombée. Chaque maison est une arche de Noé. Il n’y a pas de rues dans le douar mais des îlots de pierre et de branchages qui représentent autant de familles. 

Le douar est le domaine des femmes, la patience des vieux qui discutent accroupis contre un mur au soleil, et le royaume des enfants. Ceux-ci jouent au ballon, bien souvent représenté par une boîte de conserve. Parfois, ils dessinent sur la terre des formes étranges, surtout depuis qu’ils sont scolarisés, car, auparavant la religion interdisait de reproduire une créature vivante. Les hommes, quant à eux, sont dans les champs.

Au gré des heures de la journée, les bruits et les odeurs renseignent sur les activités entreprises. Au moment où nous arrivons, la fille de Daouchia a mis la kesra à cuire dans le four en terre. A l’avance, je me régale de manger ce pain cuit sans levain et dont la pâte a été pétrie avec de la farine de blé dur. Après nous être déchaussées, nous nous installons dans la plus belle pièce de la maison sur les banquettes de bois, et les palabres commencent. Ils vont rouler sur la santé de chacun et les remerciements à Dieu quoiqu’il en soit. Ce n’est qu’après, que la vieille Daouchia peut nous annoncer les mariages qui se préparent, les disputes entre maris et femmes, les jalousies des voisins.

Nous déjeunons avec la kesra et le bon thé à la menthe fraîchement cueillie. Nous quittons la pièce pour pénétrer dans une noualla. Daouchia y a installé son métier à tisser en bois. Elle a entrepris une couverture avec la laine des moutons qu’elle a filée et teinte à l’aide de colorants végétaux très vifs. La trame de coton est déjà tendue et, de ses doigts noués par l’arthrose, elle trouve encore la force de passer le brin et de le tasser avec le peigne en fer. J’aime bien regarder Daouchia. J’aime entendre le bruit qu’elle fait avec ses bracelets d’argent et le peigne qui crisse à intervalles réguliers sur la trame. La rotalla est toujours rayée et les couleurs changent au gré des palabres de l’après-midi. Daouchia nous dit qu’elle est contente de nos cadeaux, surtout des clous de girofle qui coûtent cher et qu’elle met dans ses cheveux sous son foulard pour chasser les poux. 

Mais déjà les bruits du douar ont changé, le soleil de plus en plus rouge, décline et ressemble à un gros ballon en se rapprochant de l’horizon ; on sent la fraîcheur tomber sur les épaules. Les enfants cessent de jouer et vont chercher les bêtes ; les filles charrient les dernières jarres d’eau. Le père va rentrer et fera régner la sévérité ou la gaieté selon son caractère ou sa journée. Tout sera prêt quand il sera là. Il se lavera les mains et les pieds avant la prière du soir qu’il récitera, tourné vers l’orient. Puis, il partagera la paix du soir avec sa famille, dans l’odeur du feu de bois, les rires étouffés des enfants et le silence des jeunes filles.

Nous rentrons au village le cœur plein de sagesse de la vieille Daouchia, et notre âme goûte au silence du soir, qui peu à peu enveloppe tout dans le noir de la nuit.

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