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La saison chaude

Les voyages de printemps offrent la tendresse du Maroc, la magie de ses couleurs dans le bled, le bonheur de la terre porteuse de promesses. Mais il fallait aussi y revenir dans la fournaise de l’été, quand la terre devient grise à force d’être marron et pulvérulente.

Le vent chaud dessèche tout sur son passage ; le bétail maigrit, le fellah prend un peu de repos et espère le retour lointain d’un temps plus clément et celui plus incertain de la pluie.

Dès le début de l’été, la moindre parcelle de fraîcheur est une conquête sur la chaleur ambiante. Pour garder un peu de la douceur de la nuit, Fatma a une stratégie de guerre souterraine contre le feu extérieur qui assaille la maison. Tôt le matin, toutes les ouvertures sont fermées, volets compris ; le sol est lavé à grande eau.

Lorsque le chergui s’installe, c’est le corps et le mental qui se disciplinent pour affronter les trois, six ou neuf jours de son passage. Le sirocco souffle par intermittence et transforme le bled en un vaste champ de bataille où les tourbillons de poussière et de paille courent les uns après les autres. Le fellah garde son burnous qui le protège de la chaleur, son visage se burine et ressemble à la terre craquelée.

Les bêtes errent entre les chaumes qui ont perdu leur dorure. Les moutons notamment, avancent droit devant eux, le nez collé au sol. Les vaches se couchent et balancent leur queue pour chasser les mouches importunes. Pourtant, dans les champs, les béliers et les taureaux montent obstinément les femelles pour les féconder. Par leur semence porteuse d’espoir, ils engagent le cycle de la gestation et annoncent les jours meilleurs où les brebis et les vaches mettront bas. Les plus désespérés sont les mulets et les ânes qui braient lamentablement en déployant leur sexe rouge dans une extrême solitude. La vie quotidienne continue au village et dans les douars et le souk du vendredi ponctue chaque semaine.

Malgré cet embrasement de l’air qui plonge tout ce qui vit dans la torpeur, l’été est la période des mariages, des circoncisions, des réfections de nouallas, des déménagements et des ruptures de contrats. L’existence sociale se modifie et se renouvelle à travers ses rites ancestraux. Pourtant, ces forces de vie sont traversées parfois, par le malheur et l’été devient une saison tragique parsemée d’incendies, d’accidents et de morts.

La lutte contre la chaleur est aussi la lutte contre le malheur inexorable qui s’acharne sur le fellah et sa famille. La jeune fille se lamente de quitter la maison familiale malgré les soins dont elle est l’objet, la mère pleure son enfant piqué mortellement par un scorpion, tandis que le père se désole de l’incendie qui a ravagé son champ avant d’être moissonné.

Cette saison est une épreuve, un passage qui purifie le corps et forge l’âme. Quand le Ramadan tombe un mois d’été, le voyageur est profondément interpellé par la volonté et l’endurance des musulmans qui, de l’aube au crépuscule, ne pourront pas même se désaltérer. L’immense foi qui les anime leur permet d’affronter les rigueurs de l’été, mais surtout, de dévoiler la part profondément humaine de ce qui représente une tentative impossible, aux yeux de ceux qui ont perdu le sens du pari.

Ainsi, chacun redoute cette saison mais sent bien que c’est d’elle qu’il tire la conscience de sa capacité à accepter la fatalité pour mieux lui résister et tout simplement continuer à vivre.

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