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La fin du voyage

J’ai foulé au gré des jours, des saisons, cette terre bénie. Mon rayon d’action n’a pas été bien grand et serait dérisoire au regard d’un atlas de géographie. Pourtant, il me semble que c’est comme si le Maroc était tout entier contenu dans le champ que ce rayon balaie.

Le village comme le Maroc est scindé en deux. Le bourg se dote sans cesse d’infrastructures modernes, telles que l’aménagement de la voirie, du tout-à-l’égout, de bassins d’épuration ; le confort de type occidental s’introduit dans les maisons.

Mais, dans le bled, à quelques mètres de la route bitumée, la vie quotidienne est restée ancestrale pour la nourriture, les relations familiales, les mariages décidés par les parents, même si imperceptiblement des changements se devinent.

Le vendredi, quelques fellahs renouvèlent leur bouteille de gaz, ce qui entraîne progressivement la disparition du four et du canoun. Ils achètent des couvertures car leurs femmes en tissent moins.

Les enfants sont de plus en plus scolarisés non par un fquih, mais à l’école du village qui possède aussi un beau collège tout neuf. Ceux qui continuent au lycée vont à Berrechid, à quarante kilomètres de là. Cependant, il faut toute la volonté des professeurs pour pousser les parents à les laisser partir.

Il est vrai qu’ils se retrouveront en ville en situation bien précaire pour se loger et se nourrir. Le courage déployé, suscite l’admiration, notamment quand les étudiants travaillent à la lueur des réverbères en raison des conditions de leur logement défavorables à l’étude.

Et puis, partout la télévision est installée, même dans le bled, dans les douars, où elle fonctionne avec des batteries. Quel est son impact sur des mentalités où l’image a un pouvoir magique ? Quels liens les fellahs établissent-ils entre les émissions et leur propre existence ?

Il est vrai que ce moyen technique est l’arme du pouvoir et a renforcé la popularité du roi. Elle sera aussi la première arme de la révolution, si celle-ci devait se déclencher.

Le Maroc est ainsi coupé en deux, entre, la pléthore d’habitants dans les villes, et celle des campagnes qui joue encore un grand rôle dans la vie économique et sociale. Ces deux pôles font de lui un pays paradoxal, mais vivant et dynamique. Les enfants sont partout, et surgissent là où leur présence est la plus imprévisible. Ils sont la richesse du Maroc mais aussi son défi.

Jusqu’à quand pourra-t-il assumer cette dichotomie, et faut-il même penser qu’elle doive s’effacer ? Peut-être l’Afrique, qu’elle soit noire ou blanche, inventera-t-elle la solution qui permet de garder la terre et les traditions, et, simultanément d’envoyer les enfants à l’école et de vivre décemment ? Ainsi tradition et progrès ne sont-ils pas antinomiques.

Cette fracture, je la reçois comme étant la mienne, celle qui me façonne, celle qui me fait mal mais qui me tient debout. Au cours de ces voyages, chaque pas fait sur cette terre m’a simultanément rapprochée et éloignée d’elle. Le passé s’est en partie reconstitué et soudé au présent. Tout pousserait à croire que je doive rester vivre à Oulad Abbou.

Mais n’est-ce pas insensé ? N’est-ce pas prendre le risque de vouloir inconsciemment confondre le passé et le présent, et refuser d’affronter le temps à venir ? Albert Memmi a réfléchi sur sa propre fracture dans son livre La Statue de sel, symbole effrayant du châtiment biblique infligé à celui qui reste attaché au passé.

Je pense souvent à la femme de Lot qui a osé passionnément regarder en arrière, et qui, en a aussi payé le prix. Si je reste à Oulad Abbou dont je me sens l’enfant, je serai toujours l’étrangère. Je n’y ai plus de maison, je ne sais pas où les amants se cachent, je ne comprends pas toujours ce que veulent les jeunes filles.

Pourtant, l’arabe dialectal traduit certaines de mes pensées mieux qu’aucune autre langue ne peut le faire, et, au moment de ma mort, je voudrais voir une dernière fois l’horizon infini du bled. Alors je n’ai comme seule solution que d’y revenir pour en fouler le sol, me perdre dans les champs de marguerites, et, dans les bras de ma nounou.

Ces voyages n’ont existé qu’à travers des échanges entre la terre, les gens qui la travaillent et moi. Ils m’ont libérée en me confirmant mon appartenance à ce pays mais ils me promettent que la terre entière est belle, à découvrir et à aimer, notamment celle qui est là où je suis, en tout lieu.

Les notions de richesse, de pauvreté et de bonheur se relativisent, et l’exotisme est une quête vaine et trompeuse. Derrière toute culture, c’est l’humaine condition que le voyageur découvre et si partir, c’est mourir à soi-même, c’est aussi renaître avec un regard lucide et réceptif à tout ce qui est.

Anne-Marie Michaud-Duhour