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La fantasia

Un jour de fête…

C’est l’anniversaire du roi, la journée est fériée. Même dans ce coin du Maroc écarté des grands axes, la fête est grandiose.

Le caïd comme chaque année, organise une diffa et une fantasia dont le spectacle attire tous les habitants du village et des douars avoisinants. La diffa se déroule sous les grandes tentes caïdales, blanches et noires à l’extérieur. Le noir reproduit régulièrement des dessins géométriques rappelant certains motifs des tapis berbères. L’intérieur des tentes est doublé de tissus décoratifs chatoyants en velours frappé, qui alternent sur fond rouge et vert. Les pans des tentes peuvent être baissés ou relevés selon les conditions atmosphériques.


En ce moment c’est l’été et l’air brûlant qui circule par courant d’air adoucit la sensation de forte chaleur. L’ambiance qui règne sous une tente est une invitation à l’indolence et à la satisfaction de nombreux plaisirs. La  jouissance promise à quelques uns est mise en valeur par la populace qui est autour et qui n’aura que le droit de regarder comment festoient les grands du village : les notables, les officiels invités, les gens de l’administration, les gendarmes et les colons du temps d’avant.

En effet, la colonisation avait fort justement repéré, gardé et entretenu certaines traditions hautes en couleurs et en exploits. Les convives s’installent sur des banquettes disposées autour des plateaux destinés à recevoir les plats. L’ordonnancement des mets est invariable : des tajinns, des méchouis, du couscous, des fruits, du thé à la menthe et des pâtisseries.

Officiellement, les invités ne boivent que de l’eau ou des jus de fruit, mais sous les banquettes circulent du vin et du whisky dont la provenance est inconnue. La configuration des tentes assourdit les bruits des conversations. Peu à peu les corps s’alourdissent et s’avachissent.

Quand les chikhats apparaissent, la vigueur des hommes est bien compromise, même si leurs yeux brillent de convoitise. Ils encourageront cependant les danses du ventre et les attitudes languissantes, en glissant quelques dirhams dans la ceinture des danseuses. Celles-ci sont des professionnelles et se produisent avec leurs musiciens, en général, un violoniste et un joueur de taridja. La musique est lancinante et le regard absent des musiciens rappelle que les instruments sont seulement des supports.

La musique, ici, n’est qu’un prétexte à autre chose. Le voyageur étranger ne saisit pas d’emblée le sens et le rôle des paroles qu’il entendra. Il ne parvient pas à partager la connivence générale qui participe au prélude amoureux de ceux qui auront donné le plus d’argent. Le désir brut ne laisse pas de place au sentiment. Malgré tout, la danse lascive des chikhats introduit un peu de grâce dans l’érotisme latent de la situation.

Tout autour de l’enclos réservé aux tentes et à la fantasia s’étire un cordon humain constitué par les gens du village. C’est une véritable clôture bien disciplinée et le mouvement se passe en-deçà et au-delà de cette barrière.

Au-delà, circulent les marchands ambulants, les porteurs d’eau, les mendiants et les enfants. Les jeunes gens peuvent voir ce jour-là, d’un peu plus près, les jeunes filles à la faveur d’une rencontre plus ou moins fortuite. Celui qui nous amusait le plus étant enfants, c’était Slimane le fou. Il surgissait lors des grands rassemblements dignes de lui fournir un public à la hauteur de ses contorsions et de ses invectives toujours empreintes de vérité comme tout ce que disent les vrais fous.

Mon frère surtout était fasciné par lui et le prenait comme modèle de ses pitreries. Slimane, vêtu d’un costume européen qui lui allait trop grand et d’un chapeau, objet inhabituel, était le bouffon du village. Tout le monde l’acceptait, mais le redoutait. Cette année, je suis du côté de la populace puisque, socialement parlant, je ne représente plus rien à Oulad Abbou. Toute la journée je déambule avec les filles de ma nounou.

Face aux tentes caïdales s’étale en longueur le terrain réservé à la fantasia où une quinzaine de chevaux s’élanceront ensemble tout à l’heure. La diffa n’est pas encore terminée que se repère au loin, l’agitation des préparatifs, dans la poussière.

Des chevaux agacés se cabrent et piaffent sur place, des ordres sont lancés, des enfants courent, affairés. Soudain, sur injonction du plus ancien, les cavaliers s’alignent. Aussitôt la première vague s’élance au galop après que les cavaliers aient retenu leurs montures par les rênes, jusqu’à l’extrême limite de leur résistance. L’allure est folle sur quelques dizaines de mètres, puis les cavaliers se dressent sur leurs étriers.

Au signal du meneur, ils déclenchent ensemble la détonation de leur fusil à poudre. Le cœur a battu au rythme du martèlement des chevaux sur la piste de terre. Puis les montures repartent par les côtés, à l’endroit du départ pendant qu’une autre vague est prête à s’élancer.

La ruée de la fantasia est un éblouissement de tous les sens, fait de bruits, de couleurs, de fureur dans la poussière qui donne à l’ensemble une apparence d’irréalité. Les cavaliers sont vêtus de blanc, coiffés d’un turban couleur safran et chaussés de bottes jaunes. Les armes à feu antiques qu’ils utilisent peuvent être modestes ou en bois précieux niellé d’argent et orné d’incrustations en ivoire. Les boîtes à poudre sont en argent ciselé. Les harnais des chevaux, en général blancs ou gris, sont décorés de passementeries colorées. Autour d’eux flotte une odeur de poudre, de cuir et de sueur.

Quand nous appartenions au monde de ceux qui étaient sous la tente, nous reconnaissions parmi eux Hadj Latable, un voisin. Il avait des terres, du bétail, une belle maison. Son titre de hadj lui donnait un réel pouvoir sur les fellahs  avoisinants. Pendant longtemps, il avait été le seul hadj du douar. Le voyage lointain qu’il avait effectué pour aller à La Mecque, lui conférait l’aura de deux qui avaient franchi les mers et les montagnes pour accomplir leur devoir de musulman. Il avait rapporté à ma grand-mère une superbe branche de corail blanc qui évoquait pour nous l’exotisme de l’ailleurs inconnu.

Participer à une fantasia pour un cavalier est toujours un honneur et exige de sa part un investissement financier. De surcroît  la fantasia est dangereuse pour le cheval qui peut s’y blesser ou en blesser un autre, tellement les animaux s’exécutent très proches les uns des autres. Les vagues se succèdent, toujours aussi fougueuses et trépidantes.

De temps en temps, il y a un raté quand tous les cavaliers ne démarrent pas ensemble ou quand ils ne tirent pas en même temps le coup de fusil. Ces échecs rappellent que la prouesse est dangereuse et exige constamment de l’adresse et des réflexes rapides.

Au-delà du spectacle hautement coloré et fascinant, la fantasia renvoie à la partie sauvage et guerrière de tout individu qui participe ainsi à la libération des énergies dans la liesse générale. Le souffle que chacun a retenu, depuis l’élancement des chevaux, jusqu’à leur arrêt brutal devant les tentes,  réunit dans l’âme tout ce qui était séparé. La poitrine qui avait comme explosé au moment où les fusils sont soudainement déchargés, reprend peu à peu sa respiration.

Ainsi à Oulad Abbou, la fantasia est encore un élément authentique et constitutif de la vie du village et de ses environs. Elle réunit autour d’elle les riches et les pauvres. Jusqu’à quand ?

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