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L’incendie

L’après-midi d’hier a été tragique. Belloul, le frère de ma nounou a son champ de blé qui a brûlé. Il devait le moissonner dans quelques jours quand son tour serait arrivé, d’avoir la moissonneuse-batteuse qu’il avait louée. C’est un grand malheur et tout le douar en est accablé.

Le feu est un vrai fléau qui, en un temps rapide dévaste implacablement le travail et les promesses de toute une année. Fatma et moi étions parties rendre une visite dans le village, quand la nouvelle est arrivée : « le champ de ton frère brûle… ». Nous avons aussitôt demandé à Khadir le menuisier, qui est le seul que nous connaissions à avoir une voiture, une vieille Peugeot rafistolée, de nous conduire sur place.

Une fois sortis du village, au loin montait la fumée du feu ravageur, qui se distingue fort bien par les grosses volutes opaques et denses qui s’élèvent dans le ciel. Beaucoup de monde était déjà sur place, mais chacun sait dans ces cas-là, que l’impuissance devant les flammes dévorantes anéantit tous les efforts entrepris. Pourtant, ils étaient nombreux à essayer d’aller contre le feu poussé par le vent, à tenter de l’étouffer avec des sacs en jute qu’ils frappaient sur le sol.

C’était une étrange marche humaine que celle de ces hommes et femmes qui risquaient de se brûler pour éteindre l’incendie en luttant pied à pied contre lui. Mais le vent, redoutable allié, rallumait les braises sous les pas des marcheurs. Les gendarmes sont arrivés et ont essayé avec leur jeep lancée à vive allure, de tracer des pistes qui couperaient les flammes. Mais le feu est le plus fort dans tous les cas, à moins d’avoir vu immédiatement le foyer qui couve.

Je n’osais croiser le regard de Belloul. Je savais qu’il ne pouvait pas exprimer ce qu’il ressentait car il est très difficile pour les hommes musulmans d’avoir des états d’âme en public. Le sens de la volonté de Dieu, rendue par l’allusion continuelle à Moulana, leur impose une attitude stoïque. Le pauvre Belloul que j’avais connu petit garçon, et que j’avais aidé à faire ses devoirs, se comportait comme on l’attend d’un homme. Sa femme Saïdia pouvait se lamenter en se jetant de la terre sur le visage et en se griffant. La révolte passe plus aisément à travers les attitudes féminines.

Quand tout le champ a été brûlé, le feu s’est lâchement retiré, ayant même détruit l’indice de ce qui l’avait provoqué. Les hypothèses commençaient à surgir : un bout de verre qui fait loupe au soleil ? Plus vraisemblablement un mégot de cigarette ? Ainsi le mot : « el garro… el garro » circulait-il avec un soupçon d’accusation contre les automobilistes imprudents qui jettent les mégots par les fenêtres de leur voiture. Nous restions là sur le champ calciné, et étions tous sales et noircis par la fumée. La beauté du coucher de soleil et la douceur de la soirée n’étaient pas à l’unisson avec les sentiments qui étaient dans nos cœurs. C’était plutôt l’injustice de la vie qui nous animait dans l’odeur âcre et piquante.

Il a bien fallu parler à Belloul malgré ma gorge nouée devant son malheur et sa récolte envolée. C’est lui, le gentil Belloul, qui m’a presque consolée en me rappelant un incendie qui avait ravagé un beau champ de mon père et celui  qui avait détruit la noualla de ses parents, il y a bien longtemps. Je ne voulais pas y repenser mais les souvenirs d’incendies accidentels et criminels sont remontés à la surface. Le feu est le pire des destructeurs pour le blédard, car celui qui l’allume, aussi bien que celui qui en est la victime, savent que la loi du feu est plus inexorable que toutes les volontés humaines.

La plus ancienne trace de feu qui remonte dans ma mémoire est celle d’un incendie de meule de paille. C’était pendant la guerre de libération et une des armes des combattants étaient de mettre le feu aux meules des colons. Les gardiens de la ferme étaient venus en plein sommeil chercher mon père car la grande meule du voisin brûlait. J’avais vaguement entendu du bruit et deviné que quelque chose de grave se passait. Avec ma mère, transies de peur, nous étions sorties sur la véranda, et la lueur rouge de la meule en feu dans le noir de la nuit nous avait pétrifiées dans un mélange d’effroi et de beauté sublime.

C’était horrible de ressentir ces deux sentiments : d’un côté le souhait que le rougeoiement s’amplifiât et durât tellement le spectacle était fascinant, et d’un autre côté l’espoir de voir nos proches vaincre le feu. Ce souvenir mêlé à d’autres, s’est éclairci quand j’ai un peu mieux compris la lutte politique qui se cachait derrière ces feux. Ils ont illuminé mes nuits d’enfant à la fois terrorisée et émerveillée, et j’ai peu à peu compris que celui qui allume le feu n’appartient pas nécessairement au monde des méchants.

En regardant le pauvre Belloul, presque ruiné, je me disais que la terre à présent appartenait aux marocains mais que le feu, élément du cosmos et arme des hommes, était toujours là pour leur rappeler sa force et leur vulnérabilité.

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