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Retours à Oulad Abbou

S’il vous est arrivé, un jour, de sentir que la dépossession de vous-même vous guettait, tapie dans un coin de votre âme, alors vous comprendrez pourquoi je suis revenue si souvent à Oulad Abbou.

Je suis née dans une ferme marocaine à l’époque où ce village s’appelait Foucauld en souvenir de l’homme de Tamanrasset. Des terres avaient été données par un médecin pour être cultivées, à condition que le nouveau village portât ce nom.

Ainsi mes parents étaient des colons, les arabes, des indigènes, le chef des ouvriers de la ferme, le caporal, le berger, un khamès et mon père, le tager. Le bled représentait la ferme, mais aussi l’ensemble de tout ce qui existait en dehors du village, et de Casablanca située à quatre-vingts kilomètres. Ce vocabulaire structurait invariablement notre existence et les choses.

Je ne connaissais pas les limites de la ferme. Le ciel et la terre m’appartenaient comme ils appartenaient à tous ceux qui vivaient là. Seule l’eau posait problème. Quand elle manquait, c’était la sécheresse, la désolation, l’attente devant un ciel bleu indécent ; et quand il pleuvait trop, les oueds se formaient brutalement sur la terre craquelée, les dahias s’étendaient. C’était beau et magique. Enfants, nous rêvions d’être isolés du reste du monde, par l’oued du village qui débordait de son lit, et coulait brunâtre et rageur au-dessus du pont, mais notre mère, invariablement passait avec l’automobile, et, nous arrachait à l’espoir entrevu d’habiter sur une île.

J’ai vécu là le premier quart de ma vie, puis il a fallu partir pour vivre dans un autre pays dont j’étais la ressortissante par la loi et la langue.

On peut penser que ces choses-là n’ont aucune importance ou qu’elles se font facilement. En réalité, nous sommes comme des plantes enracinées dans une terre, et si la terre est changée, l’âme peut mourir à elle-même.

Cette mort, je l’ai ressentie dans l’amnésie totale de mon passé. Je croyais être partie en emportant dans ma tête et dans mon cœur les gens, les lieux, les routes, les bruits, les odeurs. C’était en moi, mais inaccessible, cadenassé et lorsque j’essayais mentalement de retrouver des maisons, des visages, des propos, j’avais perdu la clef, j’échouais. J’étais en manque de moi-même, d’une partie de ma vie qui était restée là-bas. Ma tristesse était insondable. Avais-je seulement vécu quelque part ?

Le monde moderne où je vivais m’a alors proposé le voyage en des termes inédits : faire un voyage, faire le Maroc en huit jours, être dépaysée… Je ne comprenais pas ce langage. Aller au Maroc, c’était aller à Oulad Abbou dont moi aussi j’était l’ouled, l’enfant égarée, c’était rentrer chez moi.

Ainsi j’ai décidé de partir, et je suis partie une fois, deux fois, trois fois… J’ai beaucoup souffert, j’ai pleuré dans les bras maternels de ma nounou, je l’ai embrassée comme j’ai embrassé la terre et j’ai retrouvé la clef des lieux, du ciel immense, de la terre infinie.
L’horizon recule inexorablement devant mes pas mais je marche vers lui et je vous emmène avec moi.
 


Hors du temps …

Les deux messages.

Un jour, là où je vis à présent, je reçois deux messages. Le premier me dit : « les gens disent que cela se voit que vous n’êtes pas d’ici ». Je rentre à la maison, un peu triste et une lettre du Maroc m’attend dans laquelle je lis : « comment fais-tu pour vivre loin de ton pays ? ».

Ainsi, j’ai deux passeports : l’un, imposé par la loi et l’autre, choisi par le cœur.