Manex et la montagne jaune

  La vieille colombe vivait depuis longtemps chez moi lorsqu’un soir d’orage, elle déclara : « les éclairs sont des messages qui annoncent la naissance d’une montagne, d’une rivière ou d’un océan » et elle raconta l’histoire de Manex et de la montagne jaune.


   Une montagne venait de naître très loin de toute habitation. Elle était sortie des entrailles de la terre au milieu de mugissements et de grondements effrayants, des flammes avaient surgi, des éclairs zébraient le ciel, mais nul n’avait pu entrevoir le gros cœur vermeil du monde, gonflé de feu et qui battait sourdement. Puis, le rythme régulier et grave s’était estompé, une atmosphère froide régna et tout sembla apparemment figé pour toujours. Entourée de montagnes verdoyantes et arrondies, une jeune colline glaireuse, jaunâtre et anguleuse était là. Aucun signe de vie n’apparaissait sur sa surface gluante encore recouverte des miasmes de la naissance. A quelques lieux de là, un petit garçon grandissait dans les montagnes vertes, aimait s’y promener et surtout savait les regarder. Son nom était Manex ; de loin il avait assisté à l’enfantement de la montagne jaune et depuis il ne cessait d’y penser. « Elle est peut-être en or » se disait-il tellement elle devenait dorée avec les reflets du soleil, « ou bien elle est en miel » susurrait sa gourmandise.

 

  Un jour d’été, sa maman lui demanda d’apporter des provisions au berger qui gardait les moutons sur le plateau. C’est alors qu’il décida d’aller voir d’un peu plus près cette étrange colline. Parti dans la nuit avant que le rayon rouge de l’aube ne fende la nuit obscure, il se hâta sur les chemins caillouteux et, à l’heure où le soleil est l’astre de l’azur, il retrouvait le berger. Celui-ci, avide des nouvelles de la vallée essaya en vain de le retenir, mais Manex avait déjà la tête ailleurs que sous son béret noir ; il rêvait de fouler la colline mystérieuse. Quittant rapidement le vieux pâtre, son cœur cogna dans sa poitrine, sa gorge devint sèche car il savait qu’à partir de ce moment il serait seul. S’engageant sur un chemin inconnu dans la direction de la montagne ocre qu’il apercevait au loin, il avança droit devant lui, sans se retourner.

 

  La nuit le saisit tandis que le soleil envoyait ses derniers rayons sur le cirque de montagnes qui protégeait la colline jaune. Il se roula en boule sous une roche après avoir grignoté un quignon de pain accompagné de fromage. Soudain, des zébrures lumineuses et des coups de tonnerre l’entourèrent comme si le ciel s’ouvrait ; il vit des formes effrayantes, mais il résista à la peur et demeura fasciné par le reflet doré que les éclairs continuaient à lui montrer dans la nuit noire. Au matin, tremblant sur ses petites jambes, et n’avançant que par l’effet de sa volonté, il parvint au cercle vert d’où il plongea sur le point jaune. Une odeur fade envahissait l’air qui vibrait, la couleur ocre était difficile à fixer tellement elle s’étalait, et, même si ce n’était pas de l’or, ni du miel, le plus surprenant était l’herbe. Manex n’en avait jamais vue de semblable. Pourtant il connaissait le chaume des blés, le foin sec et gris des prés, l’herbe grillée des chemins, même le noir des brûlis quand les paysans incendiaient la lande par vent du sud. Ici, la prairie était indéfinissable et ressemblait à une longue chevelure embroussaillée et composée de touffes agglutinées. Le sol restait invisible car aucun chemin tracé par les animaux n’apparaissait.

 

  Manex eut de plus en plus de crainte devant cette absence de vie qui régnait dans ces parages et un véritable effroi le saisit quand il vit des vautours qui contournaient le cirque vert entourant le point jaune. Etait-il au pays des sorcières qui se cachent le jour et rodent la nuit ? Pourrait-il jamais ressortir de cet endroit inhospitalier ? Mais l’appel du sommet était désormais son seul désir. Le passé avait disparu de son esprit et le petit garçon se trouvait comme neuf devant  cette montagne couleur de paille. Il grimpa ; son pas était lourd et résonnait à travers son corps. Puis il comprit que le bruit venait aussi de la terre dont il entendait pour la première fois battre l’énorme cœur. De temps en temps il levait les yeux et, à un moment il devina des formes sur la cime. Quelques pas plus loin, des bruits de voix parvinrent à ses oreilles ; la vision se précisa : trois personnages l’attendaient avec bienveillance. Le plus jeune était l’Orage, un beau jeune homme aux cheveux couleur de châtaigne et aux yeux brillants, le second Moïse, un vieillard dont la barbe blanche immense, touchait le sol et le troisième Dieu en personne, splendide et majestueux. Manex les connaissait bien, l’un pour l’avoir vu faire des dessins dans le ciel avec ses éclairs et les deux autres, car il les avait rencontrés dans les livres de l’histoire sainte.


  Moïse parla le premier : « Manex, tu es très courageux d’être venu jusqu’ici car tu as affronté la solitude, la nuit, la faim et la peur ». Le petit garçon répondit : « Grand Moïse, je regarde tous les jours les montagnes depuis le seuil de ma maison ; quand j’ai vu cette nouvelle colline aux reflets d’or, je n’ai pensé qu’à elle et j’étais prêt à mourir pour venir la toucher ». Le vieillard sourit dans sa grande barbe devant une telle ardeur et rétorqua : « Dans ces paysages tu vois, tu entends et tu sens des choses que les hommes ne connaissent pas. Mais ta bravoure sera récompensée ; nous avons souhaité te rencontrer afin de te confier un secret, seras-tu capable de le garder ? ». Manex prit un air grave pour acquiescer.

 

  Dieu qui n’avait pas encore pris la parole, s’exprima avec bienveillance malgré sa voix grave : « Tu as entendu battre le cœur du monde et senti l’odeur fade de la terre, car ici j’enfante les fleuves, les océans et les montagnes. Cette colline jaune que tu as gravie est ma dernière née et deviendra un beau pays quand des hommes l’apprivoiseront ; je t’ai choisi afin que tu sois le premier à le savoir et que tu la reconnaisses quand le moment sera venu pour elle d’être un pays avec un roi, des lois, des herbages et des maisons ».

 

  Moïse continua : « Mais, à cause de ce secret, tu ne reverras plus jamais la montagne jaune, sauf à l’heure de ta mort ; en échange nous t’offrons le monde entier où tu pourras gravir d’autres montagnes plus hautes et plus majestueuses. Puis la vieillesse viendra doucement vers toi, ta barbe blanche amusera les enfants et pendant tout ce temps, cette colline grandira et deviendra une vraie montagne verte. Il en a été de même pour moi quand j’étais jeune ; Dieu m’avait confié le secret d’une colline située loin d’ici et il m’avait dit : « Moïse, Jérusalem existera mais tu ne la verras jamais, sauf au moment de ta mort. Là, tu parviendras en haut d’un sommet après une longue errance dans le désert, et de loin tu apercevras la colline bien aimée ». C’est ce qui m’est arrivé, j’étais parfois sur le point d’abandonner la longue marche qui me conduisait ci et là dans la fournaise des sables, mais le secret m’a donné du courage tout au long de ma vie ; depuis, j’ai quitté la terre pour le ciel, j’aide Dieu et j’ai lié amitié avec l’Orage ; il a le pouvoir de rester toujours jeune, il met le feu ardent dans les buissons et grave les pierres de ses éclairs ; il illumine la nuit de ses lueurs et fait des dessins étranges qui fascinent les enfants. Et, même s’il est un peu bruyant, ses zigzags dans le ciel sont si beaux que j’aime bien sa compagnie ».

 

  Enfin l’Orage parla en dernier : « Manex, je voulais te rencontrer car j’aime bien ton entêtement, moi qui vis dans l’instant plus court que le temps ; je te donne la force en chargeant ton corps d’une énergie qui te rendra invulnérable jusqu’à la mort. Les hommes ne comprendront pas pourquoi tu marches inlassablement, néanmoins, toi tu le sauras car tu auras le secret. Où que tu sois, chaque éclair dans le ciel sera un signe de ma part, que toi seul comprendras ».

 

  Le lendemain de cette étrange rencontre, des bergers découvrirent un petit garçon endormi au pied d’un chêne foudroyé. Un éclair l’avait transporté là, mais nul ne le savait. Entre-temps, les montagnes vertes s’étaient dressées pour protéger la jeune colline dorée qui devait grandir avant de devenir un pays avec un roi, des lois, des herbages et des maisons.

 

  A son réveil, Manex retrouva ses anciens souvenirs d’avant son aventure, mais il ne dévoila jamais le secret. Dès lors, il eut une lueur étrange dans le regard, comme un reflet de l’orage. Sa passion des montagnes l’entraîna dans des confins inconnus et demeura pour son entourage une énigme. A l’âge de cent ans, le sommeil le prit pour toujours au creux d’un rocher devant un beau paysage. La réalité de son rêve ancien lui était apparue avec force avant de fermer les yeux, après qu’il eût reconnu la colline jaune de son enfance sous la belle et majestueuse montagne verte qui se dressait devant lui. Il tenait dans sa main une pierre sur laquelle le feu du ciel avait gravé : « le pays de Salam est l’endroit où le monde prend ce nom ». Les hommes purent alors donner un nom à ce pays.

 

 

 

            La vieille colombe s’était tue pendant que les bruits de l’orage s’estompaient ; il n’y eut plus entre nous qu’un silence songeur devant les derniers éclairs qui zébraient le ciel.