Laura et l'oiseau bleu

Aquarelles de Marie-Hélène Etchevarria

  Un jour où j’étais mélancolique, la vieille colombe qui est venue vivre chez moi, m’a raconté l’histoire de Laura et l’oiseau bleu.

    « Avant d’être incarnées dans un corps, nos âmes sont comme des oiseaux que le Bon Dieu garde au ciel » me dit-elle. Devant mon ignorance, elle poursuivit : « Et quand nous mourons, c’est un oiseau qui vient chercher notre âme pour l’emmener au paradis qui ressemble à une immense volière ». Les colombes sont très curieuses ; elles savent tout et se mêlent de ce qui les regarde et de ce qui ne les regarde pas. Mais quand j’ai su l’histoire de Laura et de l’oiseau bleu, j’ai un peu mieux compris pourquoi le Bon Dieu qui a créé l’univers et ce qu’il contient, a créé tous ces oiseaux qui sont ses messagers.

 

  Il y avait une fois un pays tout vert avec des maisons toutes blanches aux volets rouges. C’était le pays de Salam. Dans une de ces maisons vivait une famille avec un papa, une maman, trois garçons et une petite fille. Une chose étrange était arrivée : les enfants étaient nés dans un énorme nid qu’une cigogne, venue des pays chauds, avait construit sur le toit de la maison. Le papa avait aussitôt interprété l’évènement car il était un ancien hibou, et, il lui restait encore quelques plumes grises, jaunes et blanches et un torse très bombé qui se gonflait comme celui du hibou. En adoptant ces quatre oisillons laissés par la cigogne, il était ainsi devenu un papa-oiseau. Curieusement, la maman arrivait d’une maison qui s’appelait en vieille langue : « Xoritea » ce qui veut dire en vieille langue « maison des oiseaux ». Mais, même si on l’appelait encore « 
la poule noire », elle avait oublié ses origines d’oiseau et avait été très surprise en découvrant ces quatre petits oiseaux qui criaient de faim. Le papa ne fut pas du tout étonné car il savait très bien d’où ils arrivaient ; sa vieille grand-mère venait parfois dans ses rêves ou ceux de sa maman pour leur rappeler qu’ils étaient des gens-oiseaux et qu’ils vivraient comme des oiseaux sous des apparences d’êtres humains.

   Ainsi ce papa-oiseau qui s’appelait Roger chez les hommes, se trahissait parfois et au lieu de dire comme tous les papas « bonsoir » à ses enfants avant d’aller au lit, il leur disait : « fais ton petit nid ». Les enfants étaient un peu surpris mais ils s’étaient vite habitués à ce papa-oiseau et grandissaient sans crainte à l’ombre de ses ailes invisibles. C’était un merveilleux papa-hibou qui prenait toujours la défense de ses oisillons, et, les maîtresses, les maîtres, les surveillants, les policiers, tous ceux qui ont du commandement avaient toujours tort à ses yeux car il donnait raison à ses enfants. Ces gens-là ne comprennent rien à la vie des enfants d’oiseau et seraient bien capables de les mettre dans des cages ! Papa-Roger avait été encore plus heureux quand il avait reconnu les marques des plumes, invisibles pour les yeux humains, dans le cou et sur le dos de ses enfants. Le plus grand avait un joli duvet doré, le second portait du doré foncé, le troisième avait des petites plumes lisses et marron comme une châtaigne ; mais le papa-oiseau s’était émerveillé devant le plumage noir aux reflets bleus de la petite fille qu’il avait trouvée dans le nid de la cigogne et qu’avec sa femme, la poule noire, ils appelèrent Laura en souvenir d’une chanson de Johnny. « D’où a-t-elle cette couleur bleue ? », ne cessait-il de dire en se confondant d’admiration, n’ayant jamais vu des plumes bleues chez les hiboux ! Dans les moments de tendresse, il reprenait son langage-oiseau, et lui disait tout bas : « ma velue ». Personne ne pouvait comprendre ses messages de hibou sauf peut-être ses enfants quand ils laissaient parler leur cœur d’oiseau. Cependant, ce papa-hibou avait au fond de lui un chagrin gros comme un caillou ; il savait que son cœur de hibou battrait moins longtemps que le cœur d’un papa normal. Alors, pour se consoler il gâtait ses oisillons et faisait sa cour de hibou à toutes les femmes qui avaient une parenté avec les oiseaux ; il les reconnaissait à la marque invisible des plumes qu’elles avaient dans le cou et dans le dos. Qu’elles soient jeunes, vieilles, jolies ou vilaines, en les voyant, il soufflait comme un hibou et leur parlait en langue-hibou, surtout la nuit car les hiboux se réveillent le soir comme chacun le sait. Heureusement qu’il était marié à une poule noire qui l’acceptait comme il était, mais ses yeux devenaient souvent tristes et s’arrondissaient derrière ses lunettes d’oiseau de nuit quand on ne comprenait pas son langage de hibou.

 

  Un jour il sut que son cœur de hibou ne battrait plus longtemps. Très vite il lui faudrait repartir aux pays des anges et des oiseaux. Pour se préparer à son départ, il demanda à un ami de lui donner des oiseaux gais, colorés, toujours en train de chanter. Cet ami qui avait compris, lui apporta deux adorables perruches : une, verte comme une émeraude claire d’Amérique et l’autre, bleue comme un saphir d’Orient.

 

  Roger-hibou fut un peu étonné devant ces drôles d’oiseaux minuscules et tellement exotiques mais si bruyants ; les hiboux aiment bien leur tranquillité surtout quand ils somnolent dans la journée. Néanmoins, il s’habitua à leurs cris stridents de perruche. Entre deux clins d’œil rond, il se disait : « Laura doit avoir une parenté avec les perruches car elle crie comme elles quand elle se dispute avec ses grands frères » et il comprenait à présent pourquoi la petite fille avait des reflets bleus sur son duvet.

 

  Le soir prévu pour son grand envol, il eut une conversation d’oiseau avec la perruche bleue. Celle-ci lui expliqua comment les choses allaient se passer ; elle l’assura qu’il n’aurait mal nulle part mais, comme il avait été le plus gentil des papas-hiboux, elle lui fit une proposition étrange.

 

  Voici ce qu’elle lui dit : « Roger-hibou, veux-tu rester un peu de temps auprès de ta famille après ta vie sur terre ? ». Roger-oiseau hésita puis lui répondit : « D’accord, ainsi je pourrai encore voir ma poule noire et mes enfants-oiseaux, mais comment mon âme de hibou partira-t-elle au moment où il faudra vraiment partir ? ». La perruche bleue qui avait réponse à tout, répondit : « ne t’inquiète pas, j’ai mon plan ; attends seulement que ta fille Laura ait dix ans ».

 

  Ainsi l’âme de Roger-hibou resta exceptionnellement quelque temps dans sa maison, donnant des petits coups d’aile invisibles de ci et de là. Il fallait avoir été très bon dans sa vie pour que cette chose-là arrive !

 

  Le jour de l’anniversaire de Laura, la maman-poule-noire confectionna un immense et magnifique gâteau au chocolat avec posés dessus des petits œufs en sucre de toutes les couleurs, encore plus beaux que les œufs des oiseaux. Il y avait aussi les bougies, les cadeaux et des sourires partout dans le jardin et la maison. C’était une belle fête. Laura souffla les bougies d’un seul coup et soudain, au milieu de la chanson d’anniversaire qu’on chante dans toutes les langues, même dans celles qu’on ne connaît pas, on a entendu un grand bruit. Les gens de la fête sont sortis dehors, la cage des perruches était tombée et ouverte. La perruche verte pleurait et la perruche bleue avait disparu. C’était la désolation générale !

 

  On retrouva la perruche bleue sur un arbre mais seule Laura comprit ce qui était en train de se passer, et, ce qu’elles se dirent est resté un secret. J’ai vainement essayé d’interroger la vieille colombe à ce sujet, mais c’est une colombe têtue qui ne trahit pas les secrets.

 

  Laura est restée un moment au pied de l’arbre d’où la perruche bleue s’est envolée pour toujours emportant l’âme du papa-oiseau. En revenant vers la fête, son visage était plus grave ; elle trébucha, quelques gouttes de sang perlèrent. Elle ne pleura pas ; elle était devenue une grande fille.

 

  Alors si vous connaissez Laura et si vous la voyez sourire quand elle aperçoit un oiseau, patientez un instant, elle a quelque chose à lui dire.

 

  La vieille colombe avait chassé ma mélancolie et dans la douceur du soir qui tombait sur mon âme, j’avais presque envie qu’un bel oiseau vienne me chercher pour m’emmener au paradis.