L'enveloppe

  C’était la veille de Noël et dans la maison rose perdue au milieu des autres maisons du lotissement, chacun s’affairait à la préparation de la fête. Les guirlandes avaient de nuit en nuit semé des étoiles sur les arbres, autour des fenêtres et des balcons. Mais cette année-là devait surprendre tous les habitants de la maison. Depuis quelques temps la chaleur de l’ambiance diminuait de Noël en Noël. Les chèques avaient remplacé les cadeaux car on s’intéressait de moins en moins les uns aux autres et on ne savait plus quoi s’offrir. Chacun disait à l’autre : « tu as tout, alors achète-toi ce qui te plaît ». En fait on avait peur du désir de l’autre ; « si jamais il demandait la lune ? ». Et on avait peur aussi que son propre désir ne soit pas reconnu : « si on m’oubliait ? ». Ainsi Noël était un peu devenu la fête de la peur et plus personne n’osait aller vers l’autre. Seul l’enfant Jésus ne craignait rien et chacun avait la nostalgie des Noëls d’antan.

 

  Un des habitants de la maison rose perdue au milieu des autres maisons du lotissement était depuis toujours étranger à cette attente craintive, c’était l’oncle Charles. Il était avare, vivait comme un rat et était insensible à la peur puisqu’il n’attendait rien et surtout ne donnait rien. C’était un drôle de personnage.

 

  Après avoir été commis de banque à la capitale, il était revenu au pays vivre chez ses neveux moyennant une pension qu’il leur versait mensuellement. Ces retrouvailles reposaient sur un quiproquo car Louise s’était fait une joie d’accueillir dans sa maison rose le retraité, tandis que ce dernier avait mûrement calculé son installation chez eux. L’une croyait retrouver un grand-père parti trop tôt alors que l’oncle Charles misait sur cette fonction nouvelle ne comptant en jouer que l’apparence. Sa tête et son cœur étaient comme occupés par des calculs qui ne s’arrêtaient jamais. Si certains s’endorment en comptant les moutons, lui trouvait le sommeil en faisant défiler le solde de ses comptes, de ses actions et de ses placements.

  Son comportement calculateur s’était manifesté au gré du quotidien. Selon que le mois était de trente ou trente et un jours, le versement de la pension différait ; le mois de février bien sûr était son mois préféré, sauf les années bissextiles. Louise avait trouvé ce procédé curieux, n’y voyant d’autre signe que le goût de l’exactitude ou quelque manie de banquier. Le plus insupportable étaient ses remarques continuelles concernant les achats pour la nourriture et la marche de la maison ; sans le dire ouvertement, il laissait entendre que si le train de vie diminuait, sa pension diminuerait d’autant. Alors, on le voyait se perdre dans des pensées qui n’étaient que le calcul d’argent épargné portant ses fruits. Ces moments-là étaient une véritable souffrance pour son entourage qui se heurtait à une façade aussi résistante qu’une chambre forte. D’un être curieux, il s’était révélé être un monstre. Il avait avec colère refusé de remettre à une collecte de vieux habits, ses nippes usées. Donner ses frusques équivalait à être écorché vif, à donner sa peau et la souffrance qui se lisait dans ses yeux à cette idée, suscitait la stupeur devant si peu d’humanité.

  Louise avait voulu en savoir un peu plus à propos de cet oncle sur lequel elle s’était grandement méprise. Le hasard lui permit de rencontrer une des voisines de Monsieur Charles lorsqu’il travaillait à la banque à la capitale. Celle-ci confirma la ladrerie du personnage mais surtout lui apprit son attitude odieuse vis-à-vis de sa compagne. Il l’avait rencontrée sur un banc public lorsque le dimanche après-midi, il ne savait où traîner sa tête qui calculait sans cesse. Elle donnait le vieux pain de la semaine aux pigeons du parc qu’elle avait quasiment apprivoisés. La distribution était devenue un spectacle où les enfants, même les plus délurés, découvraient la tendresse humaine du geste qui donne avec douceur et de la voix qui appelle. Après les pigeons, venaient quelques tourterelles fières et élégantes et, en dernier, une belle colombe blanche. Celle-ci était la préférée et venait picorer dans la main des graines spécialement achetées pour elle. Que se passa-t-il dans le cœur de Monsieur Charles devant une scène si poétique ? Prit-il le risque d’aimer ? Fut-il vraiment attendri l’espace d’un clair dimanche après-midi devant cette jeune femme simple mais lumineuse dans son attitude ? Osa-t-il se laisser aimer ? Ou un plan sordide était-il déjà en place révélant sa haine de la bonté excluant toute audace du cœur ? Il proposa à l’amie des pigeons de venir chez lui et de dimanche en dimanche, celle-ci crut qu’elle avait apprivoisé Monsieur Charles comme elle avait apprivoisé les oiseaux. Elle se disait même qu’avec les humains, c’était plus facile car on se comprend avec des mots. Sa désillusion fut à la hauteur de sa confiance bien hardie. Dès les premiers jours, Monsieur Charles expliqua que l’existence devait se dérouler sous la coupe d’un plan auquel il était interdit de déroger. Il en énonça les règles :

-         Règle un : tous les matins la nourriture sera pesée selon le poids de chacun,

-         Règle deux : la quantité d’eau nécessaire sera dans des brocs qui ne seront remplis qu’une fois par jour,

-         Règle trois : une bougie par jour suffira en hiver et une demi bougie en été,

-         Règle quatre : un seul seau de boulets de charbon sera monté pour se chauffer quelle que soit l’intensité du froid,

-          Règle cinq : quelque monnaie se trouvera dans une boîte accompagnée d’une feuille sur laquelle seront inscrites toutes les dépenses,

-         Règle six : il est interdit de donner quoi que ce soit à qui que ce soit.

 

  La nouvelle venue crut à des manies de vieux garçon dont le cœur endurci s’attendrirait. Il n’en fut rien. La réalisation du plan occupa ses journées afin de ne pas mettre en fureur Monsieur Charles devant une dépense incontrôlée ou un profit non réalisé. Elle périclita et devint grise car Monsieur Charles avait éliminé de sa vie tout geste d’affection puisque c’était un geste qui ne rapportait rien.

  Quand Monsieur Charles lui interdit de donner le vieux pain aux pigeons et exigea d’elle qu’elle apporta pour le dîner la colombe apprivoisée, elle préféra se jeter dans l’eau froide du fleuve. Monsieur Charles regretta la colombe qu’il se préparait à déguster mais eut la satisfaction de pouvoir reprendre le contrôle total de ses dépenses et de ses gains. Le poison du profit avait tué plus sûrement la pauvre femme que n’importe quelle maladie. C’est là que s’achevait le récit de la voisine.

 

  Louise horrifiée s’interrogeait sur la raison pour laquelle Monsieur Charles était un avare qui ne pouvait respirer, regarder une fleur, vivre, sans calculer ce que cela coûtait ou pouvait rapporter. Elle ignorait qu’en réalité l’oncle Charles avait passé un pacte avec le diable qui repérait sur la planète tous ceux qui savaient calculer à grande vitesse. De plus, le diable est très malin, il avait particulièrement repéré le nom de ceux qui avaient peur de perdre à leur mort tout ce qu’ils avaient accumulé durant leur vie. Il les avait invités dans son palais pour leur soumettre les choses suivantes et après les avoir flattés, il leur dit avec suavité : « Je vous propose de devenir très riches et chose inouïe de le rester à votre mort. Vous n’aurez plus à redouter de donner vos biens à vos enfants et de soupçonner qu’ils les dilapideront. La condition est que vous endossiez une des existences que je vais énumérer, toutes consistent en l’installation d’une machine à calculer à la place de votre tête et de votre cœur. Extérieurement, rien n’est visible et vous ne souffrirez pas mais, si vous acceptez ce pacte qui vous lie à moi, vous découvrirez que cette machine transforme tout événement, toute relation en un coût dont vous aurez connaissance aussitôt. Grâce à elle vous serez les maîtres de l’argent et du destin puisque vous garderez pour toujours tous les profits obtenus. Voici mes propositions concernant quelques existences diverses, mais une seule est valable. Voyons qui choisira de la prendre et acquerra en retour une fortune qu’il gardera après sa mort, je m’y engage » dit le diable en fixant son auditoire au fond des yeux. Puis, après un silence il continua : « J’ai deux ou trois vies de joueur de casino, de cartes et aux échecs mais, même si l’activité est prestigieuse, le risque est grand de perdre aussitôt ce que l’on a gagné ». Quelques farfelus s’étaient portés candidats.

            « J’ai aussi en ce moment l’existence d’un mathématicien de génie, néanmoins l’amour des objets mathématiques est rarement compatible avec l’amour du profit car les mathématiciens se laissent distraire par leurs calculs et oublient le gain qu’ils pourraient en tirer ; la machine est déréglée par l’imagination » et le diable dit de sa voix glaciale : « Je déteste ce qui est imprévu ». Un des invités manifesta timidement qu’il aimerait être ce savant, le diable le regarda avec mépris. Il racla sa gorge et poursuivit : « L’existence d’un comptable est disponible mais je n’ai aucune confiance dans ce métier ; tôt ou tard, les comptables détestent compter, la machine se détraque et ils redeviennent bons avec les hommes. Quelle déception ! Quel temps perdu ! » Aucun des assistants n’osa prendre l’existence du comptable sauf un homme grand et fort qui regarda le diable en face et commença à se préparer à quitter le palais.

  Le diable était furieux mais il se ressaisit : « Voici ma proposition la plus fiable, écoutez bien : c’est celle d’un avare ; sa vie est terne mais rien ne saurait l’empêcher de mettre toute son énergie au service du profit afin d’entasser et d’accumuler ».

  Le diable parcourut du regard l’assemblée. Il résuma ses propos : « Vous garderez votre richesse même après votre mort à condition que vous acceptiez en vous l’installation de cette machine qui renforcera votre intelligence calculatrice et vous libérera de tout sentiment. Les premiers qui se décideront choisiront ». Les joueurs, le mathématicien et le comptable quittèrent les lieux avec hâte.

  C’est ainsi que Monsieur Charles avait choisi l’existence d’un avare, et, libéré de tout sentiment, jouissait pleinement de la satisfaction de garder, d’entasser et d’accumuler depuis que la machine fonctionnait en lui. En lui communiquant le prix de toute action, elle le mettait à l’abri des gestes bons et des attitudes charitables à l’égard de son entourage.

  Ce pacte avec le diable était connu de lui seul et du diable.

 

  Néanmoins la voisine de Louise, avait deviné ce secret car elle était une fée. C’était une femme d’apparence étrange et innocente qui avait le pouvoir de lire dans les cœurs et quand l’oncle Charles était arrivé dans le quartier, elle avait flairé l’épouvantable stratagème. D’ailleurs, il ne cessait de la railler et de se moquer d’elle à tout instant car elle parlait aux arbres et aimait danser. Dès que son mari quittait la maison, on entendait les flonflons et elle dansait et tournoyait, heureuse et ravie. Alors, les anges du ciel descendaient sur la terre et formaient une ronde pour la protéger pendant que les arbres, ses amis, opinaient de la cime. L’oncle Charles détestait l’existence futile de la voisine et lorsqu’ils se retrouvaient sur le banc de la rue, le matin et l’après-midi, il l’accablait de son inutilité qui ne rapportait rien, mais elle n’avait cure de cette méchanceté qui glissait sur sa candeur et sur son art de sonder les cœurs. Elle se contentait de rendre l’avare rouge de confusion en étant bonne et aimable avec lui. La machine ne savait comment interpréter cette gentillesse qui la déréglait et provoquait des troubles dans les fils noirs branchés dans la tête et le cœur du vieil homme.

 

  Tout bascula avec l’arrivée d’Issa et de ses chansons pleines du soleil d’Afrique. Il avait traversé le désert, les montagnes, les fleuves et la mer pour venir gagner sa vie dans le pays de Monsieur Charles, de Louise et de la voisine. Il était devenu le balayeur de la rue comme il aurait pu en être le facteur ou le boulanger. On l’entendait chanter dès qu’il attaquait les trottoirs et les caniveaux ; la voisine jubilait de ses chansons tandis que Monsieur Charles ironisait sur le malheur des déracinés. Issa avait vite compris ce qui animait chacun mais il continuait à chanter tout en balayant et en chaloupant avec son balai. Il contournait la voisine avec des galanteries pendant qu’il exigeait du vieil avare qu’il levât les pieds. C’était devenu des habitudes que chacun attendait, même Monsieur Charles. Entre deux coups de balai et deux chansons, Issa avait raconté qu’il balayait pour payer ses études et comme Monsieur Charles commençait à s’attacher à lui, il était sur le point de lui proposer d’entrer dans la famille du diable. Mais le diable a-t-il jamais invité des gens à la peau noire et de surcroît pauvres dans son beau palais ?

 

  Or, la bonté de la voisine changea le cours des choses. La veille de Noël pendant que dans la maison rose au milieu des autres maisons du lotissement, on préparait le réveillon, les cadeaux et les chèques, elle mit l’oncle Charles en demeure de donner une enveloppe avec de l’argent à Issa. L’oncle refusa avec brusquerie, la voisine insista avec force, ce qui commença à ébranler Monsieur Charles mais il ne céda point, se rappelant la promesse faite au diable. Cette femme était maudite d’oser lui parler en ces termes. La machine, malgré des tressautements fit défiler l’immensité de sa fortune et reprit un cours normal.

            « Ouf ! se dit-il, la voisine est folle en me parlant de don et d’enveloppe. Elle ne connaît pas le pacte qui me lie au diable et qui m’assure de garder mon immense richesse à condition que je ne m’aventure pas dans la bonté. Ce n’est pas comme elle qui gaspille sa vie à être aimable et souriante. Enfin, n’y pensons plus, le danger est passé ».

 

  Mais l’aimable voisine savait tout ce qui allait arriver puisqu’elle était une fée.

 

  La soirée de Noël se déroula dans une bonne entente ; ce fut un bon noël, meilleur que les précédents car cette année-là chacun avait donné à chacun, les enveloppes avaient circulé mais de vrais cadeaux aussi. Personne n’avait été oublié et même l’oncle Charles avait reçu un beau porte-monnaie car le sien était tout usé. Personne n’avait demandé la lune qui demeurait bien à sa place. A minuit, on mit l’enfant Jésus dans la crèche et l’heure de s’endormir heureux arriva. Seul l’oncle Charles ne vibrait pas à l’unisson, la tête prise par les calculs et par des idées étranges qui pour la première fois le faisaient douter, mais, personne ne s’en inquiétât, habitué à la porte close de sa chambre forte. Ce soir-là il resta le dernier au coin du feu, et, quand il quitta la pièce, il passa devant la crèche et s’arrêta net : l’enfant Jésus était tout noir et lui souriait. Le vieillard crut qu’il perdait la raison.

 

  Cette vision dérégla la machine à calculer installée par le diable ; elle eut des soubresauts, des courts-circuits qui brûlèrent la peau de l’avare ; les calculs n’étaient plus exacts et Monsieur Charles commença à éprouver des sentiments bizarres. Il se rappela sa femme, les oiseaux, la colombe, la voisine et chaque évocation provoquait une décharge douloureuse. Il dit tout haut : « Que m’arrive-t-il ? Je sens que tout craque en moi ».

 

  Il songea qu’il aurait pu faire des cadeaux mais cette idée l’épouvanta et il grimpa rapidement dans sa chambre où le diable l’attendait. Le vieil homme essoufflé s’effondra dans son fauteuil. Le diable se posta courroucé devant lui et vociféra dans ses oreilles :

 

            « Les nuits de Noël sont redoutables car les machines se dérèglent et même les plus endurcis prennent des risques et faillissent à leur engagement. Mais je suis venu te rappeler que si tu poses un quelconque acte de bonté, surtout vis-à-vis de ce noir qui chante dans la rue, tu dois renoncer à garder ta fortune dans l’au-delà, tu seras dans l’obligation de la laisser à tes héritiers et ils la dilapideront ».

 

  La sueur perlait à grosses gouttes sur le front de Monsieur Charles qui laissa encore dérouler les chiffres et voulut négocier : « Diable, je t’en prie, laisse-moi une trêve, c’est Noël et je voudrais au moins une fois faire plaisir en donnant un peu de mon argent, juste un peu. Je te promets que ce sera l’unique et dernière fois car ce jeune homme m’attendrit ».

  Le diable fut catégorique : « Si tu donnes une fois, tu perds toute ta fortune à ta mort. Je hais la bonté et tu sembles ne pas l’avoir bien compris ».

  Le vieil avare crut qu’il amadouerait le démon en évoquant le bouquet de fleurs qu’il offrirait à Louise, les chocolats qu’il donnerait à la voisine et l’enveloppe pleine de billets de banque qu’il glisserait dans la poche d’Issa. Le Malin fut inflexible, même en échange d’une partie de la fortune et aussi de la vie du pauvre homme qui avait dit en gémissant : «  Cher diable, en échange de l’enveloppe, du bouquet et des chocolats, je te donne le temps qu’il me reste à vivre ».

 

  En entendant ces dernières paroles, le diable rentra dans une fureur terrifiante et il quitta la pièce, laissant Monsieur Charles désespéré. Ce dernier pleura toute la nuit, hésitant entre la satisfaction d’emporter au moment de sa mort ses richesses accumulées et cette tentation soudaine et irrésistible de donner pour faire plaisir. Il n’avait jamais connu cette situation mais voilà, pour la vivre il fallait renoncer à tout. C’était un choix impossible à faire. Quoiqu’il décidât, il devait perdre une partie de lui-même. Il s’endormit et son sommeil se peupla des visions de la voisine qui dansait et d’Issa qui balayait en chantant des mélopées ensoleillées.

 

  A son réveil, quelques fils noirs traînaient sur le sol au milieu des débris d’une boîte. Alors, l’oncle Charles compris que la route était simple et tracée devant lui ; la journée serait longue. Il s’habilla de son mieux et partit faire ses achats.

« Donnez-moi les plus belles fleurs », dit-il à la fleuriste qui lui remit des orchidées. Oncle Charles, pour la première fois de sa vie, s’extasia devant ces fleurs élégantes et bien mystérieuses et, à son immense soulagement, la machine ne lui indiqua plus le prix et la diminution d’autant de sa fortune. Il commença à savourer sa libération. Puis, chez le confiseur, il fit remplir la plus jolie boîte de chocolats à tous les parfums et sourit en pensant à la surprise qu’il lirait sur le regard étonné de sa voisine. Ce sourire fut comme une caresse du vent qui chasse la dernière idée noire, le dernier calcul.

  Enfin, il prépara l’enveloppe pour Issa en y plaçant tous les billets qui pouvaient rentrer : « Encore un, encore un, encore un ».

  Que c’était bon de donner et d’imaginer le visage radieux du jeune africain ! Chaque billet glissé le libérait d’un poids qu’il avait sur le cœur. Il était encore tout étonné de ce qu’il était en train de faire et qui était si inhabituel. Il écrivit sur l’enveloppe pleine à craquer :

            « Issa, je te remercie pour tes chansons pleines de soleil. Accepte ce modeste présent d’un vieil homme qui vient de découvrir la joie de donner ». La machine s’était définitivement tue et ne vint plus afficher ses horribles comptes et décomptes.

 

  Tout se déroula aisément, mais tout parut nouveau à l’oncle Charles qui découvrit la gaieté, la légèreté, la beauté. La journée de fête qu’il vivait était vraiment extraordinaire et effaçait toutes les journées mornes, lourdes et laides de sa vie passée. Ce n’étaient plus des chiffres qui défilaient dans sa tête, ni le prix de tout ce qui avait été dépensé pour ce Noël, mais des sourires reconnaissants dans des visages roses ou noirs dont les yeux reflétaient la gratitude émerveillée devant les actes à peine croyables que le vieil homme avait osé poser. A la fin du repas, il s’assoupit, ivre de tant d’émotion ; la voisine vint près de lui et murmura : « Je sais ce qui s’est passé, vous avez vraiment été très audacieux en surmontant tous les obstacles. A présent vous allez partir pour un long voyage, je suis là pour tenir votre main, ne craignez rien ».

  Oncle Charles la remercia d’avoir eu le courage de l’aider à avoir du courage puis il s’endormit. Avant de fermer les yeux, il jeta un regard sur l’enfant Jésus qui était redevenu rose et blanc, mais tout ce qui arrivait était clair et achevé à présent ; il pouvait partir sans peur. Le doux murmure des conversations lui parvenait et le rassurait.

 

  Ceux qui savent regarder le ciel, disent qu’ils ont vu entre les nuages, des anges qui venaient chercher un vieux monsieur. Ils disent aussi – mais faut-il les croire ? – que des billets de banque tombaient de ses poches et se changeaient en flocons de neige.