Kepa et les cailloux de la plage


  L’enfance de Kepa s’est peu à peu dissipée dans les âges de la vie comme le gris du ciel se confond à l’horizon avec le gris de la mer. Depuis qu’il sait qu’il doit affronter la mort de la vieille femme qui l’a élevé, il est parti marcher le long de la plage, perdu dans les souvenirs qui se bousculent, déferlent tels les vagues de la mer, et se mêlent à sa grande tristesse. Il  a toujours aimé déambuler au bord de l’océan à Biarritz où il vit et qui est  chaque jour caressé par le flux et le reflux des vagues. La ville, même quand elle n’était qu’une bourgade, s’est toujours appuyée sur le minéral et l’eau s’avance et se retire, invariablement, éternellement. Les mouettes guettent les poissons entre les vagues tandis que les cormorans les surveillent avec dédain du haut des rochers. Souvent des surfeurs dansent sur la crête de la houle et s’enfoncent puis disparaissent dans la mousse blanche et bouillonnante pour remonter à la surface de l’eau un peu plus loin.

  Ainsi, depuis qu’il est né, Kepa se promène sur la grève qui est  pour lui un endroit familier, un refuge, comme si la dite  « Grande plage » était son jardin. Il a d’abord joué sur les marches de l’hôtel du Palais, lieu du luxe et réserve pour gens venant d’ailleurs, dont l’accès est infranchissable aux natifs du pays ; néanmoins à défaut du luxe, au pied des marches de l’hôtel il y avait la marchande de glaces avec  ses boules de  couleur  aux  parfums enchanteurs : vanille, pistache, fruit de la passion, mangue... qui invitaient au double plaisir du goût et de l’ailleurs. Il s’est aventuré sur les rochers à marée basse, découvrant la vie grouillante des crevettes et des crabes tandis que les bains et les roulades dans les vagues  favorisaient l’épanouissement de son corps doré et développaient une grande familiarité avec l’océan et ses humeurs. Mais son activité de prédilection, malgré la naïveté du geste, a été et est restée le ramassage des cailloux sur la plage.

 

   Sa nounou est une vieille dame qui s’est occupée de lui dès son plus jeune âge : elle s’appelle Christina. Les liens avec l’enfant sont  depuis toujours forts, puissants, de l’ordre de l’intime, et un jour que sa maman lui parlait d’elle, Kepa lui répondit avec passion :

- « Mais non, ce n’est pas ma nounou, c’est une colombe, c’est elle qui me l’a dit  quand je lui ai demandé d’où elle venait parce que, tu sais, parfois elle claque du bec».  

Pourtant la vieille Christina lui avait  bien dit de garder le secret. La maman fut un peu surprise, car personne ne se doutait que longtemps avant d’être une vieille nounou, elle avait été une jeune et jolie colombe élégante qui fendait l’air attirant  regards et  sifflements admiratifs. Sentant sa fin arriver au terme de sa vie d’oiseau, elle avait demandé au Roi qui s’occupe des destinées, la faveur d’être, dans sa nouvelle existence, au plus près d’un enfant. Elle avait des choses importantes à lui dire. Le Roi lui avait alors proposé la vie d’une nourrice d’un âge certain du nom de Christina, au Pays de Salam, le pays tout vert aux maisons blanches avec des volets rouges, auprès d’un petit garçon qui s’appelait Kepa, ce qui en vieille langue veut dire « pierre ». Elle avait tout accepté : l’enfant, le lieu, les noms, les couleurs, l’âge...et était devenue une nounou dont on raffolait. Et si on savait bien l’observer, on remarquait, sans le comprendre, que Christina claquait du bec quand elle avait quelque chose d’important à dire. D’ailleurs Kepa,  ne s’y trompait pas, il reconnaissait les claquements et devinait d’instinct les moments où il fallait écouter très sérieusement.

 

    Depuis qu’il était arrivé au monde à la faveur d’une lune bien grosse et bien ronde, Christina avait conduit tous les jours l’enfant au bord de la plage et un de leurs jeux favoris consistait à ramasser les cailloux, si beaux quand ils sont encore mouillés. La collecte se déroulait toujours selon le même rituel : la nounou et le petit garçon marchaient en évitant les vagues et en suivant la frise de l’écume sur le sable, ils regardaient vers le bas, se tenaient par la main, semblaient ne faire attention à rien, et puis sans raison apparente et sans parole, Kepa lâchait la main protectrice et ramassait un galet qu’il montrait aussitôt à la vieille femme. Commençait alors entre eux un conciliabule sérieux durant lequel il s’était  avéré que Christina connaissait bien l’histoire des cailloux.

 

« On est très injuste envers les cailloux disait-elle. On les ignore, on leur marche dessus, on les jette parfois. On les traite comme des choses sans âme et sans histoire. Bien sûr, ils n’ont pas une âme compliquée comme celle des fleurs, comme celle des roses surtout, rappelle-toi la rose tellement capricieuse du Petit Prince et qui le rendait si triste, ou encore une âme inquiète comme l’âme des hommes. Mais ils en ont une, et sans âme ils n’existeraient pas. C’est grâce à elle, vois-tu, qu’ils ont une forme, une histoire et même pour certains des pouvoirs. Ils ne sont pas là, autour de nous sans raison et nous devons être attentif à ce qu’ils ont à nous dire ». Pendant qu’elle parlait elle laissait couler d’une main dans l’autre les petits cailloux éparpillés autour d’elle  qu’elle avait ramassés sur le sable.

 

  L’enfant écoutait et ne comprenait pas tout ce que disait sa nounou. Il prenait le caillou dans sa main, le caressait et peu à peu l’apprivoisait par le toucher en le tenant contre sa paume. Puis il le regardait sous tous ses angles. Les cailloux étaient divers. Les plus nombreux étaient les galets gris, plus rarement les noirs ou les blancs, tous si lisses et si doux au creux de la main. Malgré l’humidité qui les enveloppait, Kepa aimait bien quand ils restituaient un peu de la chaleur qu’ils avaient emmagasinée au soleil. « Tiens, ça doit être parce qu’ils ont une âme qu’ils sont tout chauds » se murmurait-il, sentant confusément une circulation de chaleur de sa main aux galets. Plus timides, les morceaux de brique étaient plats, rêches, rugueux même s’ils jetaient quelques timides éclats de couleur rouge, aidés en cela par les coquillages blancs. Enfin il fallait très bien observer le sable pour dénicher les petits cailloux verts ou bleus  qui viennent de l’érosion du verre et qui sont si précieux. La collecte variait selon les équinoxes, l’intensité des marées, ce que la mer remonte avec force du fond des océans et surtout  selon ce que les yeux veulent voir.

 

   Quand il était encore un tout petit enfant, Christina lui avait fredonné la chanson des cailloux en les cognant l’un contre l’autre pour entendre les sons étonnement cristallins que rendent ces pierres si modestes :

- « tu entends Kepa, tac, tac, le galet gris chante avec le morceau de brique rouge, ils se parlent et se disent « ohé, la rouge, tu es toute creuse, tu résonnes, on dirait que tu es vide », « et toi le gros gris, tu es plein comme un oeuf ». Tu les as entendus Kepa? ».

- « oui, encore » demandait l’enfant, séduit par les sons clairs et inédits.

Un peu plus grand, elle lui avait fredonné la chanson de la femme qui avait eu le don de découvrir la tendresse sous les cailloux: « on en met partout, partout, des cailloux, des cailloux, on en met partout, partout, des cailloux, non des bisous ». Et pendant que Christina faisait semblant de lui glisser des cailloux dans le col de sa chemise et qu’elle lui mettait des bisous dans le cou, l’enfant se trémoussait de plaisir.

  Mais il y avait aussi les jours où les cailloux étaient en colère, et il aurait été bien sourd celui qui aurait essayé de les prendre car une clameur enragée rampait sur le sable. Les galets étaient déchaînés, se sauvaient avec les lames de fond  et on sentait le sable se dérober sous les pieds. Ces jours de tempête ils se cognaient, s’entrechoquaient avec des bruits mats, se repoussaient, se renversaient, se battaient violemment, se blessaient et la vieille nounou qui n’aimait pas les bagarres, prenait Kepa par la main avec fermeté et déclarait : « laissons-les, ils se disputent, ils sont en colère ! On reviendra quand ils  auront cessé de se chamailler et de hurler ».

  Ainsi très tôt, Kepa avait regardé les cailloux avec une curiosité attentive, tendre, bienveillante et était attiré par l’aura  poétique qui les entourait.

 

  Or il y avait  un problème : Christina exigeait qu’on laissât les cailloux sur la plage « car c’est là leur unique place » affirmait-elle. C’était un moment de tristesse pour l’enfant et rentrer à la maison sans eux, équivalait à les abandonner et à revenir dans un  monde inintéressant. Il avait bien essayé d’en mettre un furtivement dans sa poche mais la nounou, malicieuse, en vérifiait le fond avant de rentrer à la maison et exigeait qu’on déposât  le clandestin sur le sable. On oubliait la fâcherie  en allant déguster une glace et on songeait à autre chose.

  Néanmoins une fois Kepa ne voulut pas céder : il avait trouvé un galet blanc en forme de cœur  qu’il considéra d’emblée comme un trésor et qu’il décida de donner à sa maman. Le galet blanc était là au milieu des autres galets, offert à qui voulait le voir dans sa blancheur et dans sa forme presque parfaite de cœur. Pas un cœur de savant avec des protubérances et des tuyaux, mais un cœur avec deux beaux lobes bien arrondis, « un cœur comme celui que dessinent les amoureux un peu partout, sur les murs quand ils veulent dire qu’ils sont amoureux » pensa Kepa en son for intérieur.

Il ramassa avec beaucoup de soin le trésor  qu’il venait de trouver :

- « oh Christina, regarde ce galet comme il est beau, on dirait un cœur » dit l’enfant d’un air ravi

- « oui, tu as raison, c’est un cœur. Tu as beaucoup de chance »lui répondit avec douceur la nounou.

- « Je peux l’emporter ? » implora-t-il

- « mais non tu sais bien que les cailloux  appartiennent à la  mer qui joue avec eux, les pousse et les repousse jusqu’à les faire disparaître puis réapparaître. Laisse-le ici ».

« Oh! Christina, je t’en prie, je voudrais le donner à ma maman » supplia-t-il

« hum ! alors là, c’est autre chose. Dans ce cas, tu peux l’emporter car tu ne le prends pas égoïstement pour toi et parce que tu le donnes. Ce beau  caillou est plus qu’une simple chose qu’on possède, tu as découvert qu’il peut être un lien entre les gens ».

Kepa commençait à bien comprendre  ce que lui disait la vieille nounou qui avait comme claqué du bec et il  découvrait peu à peu malgré son jeune âge qu’il y avait des choses importantes dont on était responsable. Il avait mis le caillou dans sa poche et attendait avec impatience le moment de le donner à sa maman.

  Celle-ci  avait été vraiment surprise et émue par l’attitude grave de l’enfant quand il avait sorti le cœur blanc de sa poche et le lui avait remis précieusement, comme un talisman, exigeant qu’il soit déposé dans un endroit à la fois fréquenté et protégé. Ils se mirent d’accord pour le placer, à côté des livres, sur le manteau de la cheminée.

  Ce soir-là Kepa s’endormit profondément, comme un caillou, et rêva de fonds marins où l’on trouve des galets plus beaux les uns que les autres mais que la mer garde jalousement en son sein.

 

  La vie se déroula, les marées se succédaient, les galets roulaient sur la plage. Kepa grandissait, les regardait,  mais il y eut bien du temps avant que l’un d’eux attirât à nouveau son attention. Il en vint même à oublier le joli cœur blanc posé sur la cheminée, qui d’oubli en oubli se retrouva abandonné, tapi frileusement derrière un livre et recouvert de poussière. L’enfant avait découvert la distraction, les jouets, et songeait de moins en moins à la poésie des cailloux.

 

   Christina et lui continuèrent à arpenter la plage tous les jours de l’année. Un jour qu’ils avançaient d’un bon pas et qu’ils parlaient de la journée écoulée, Kepa demanda à Christina : « c’est quand mon anniversaire ? » car ses parents lui avaient répondu à l’une de ses demandes de jouet : « tu l’auras à ton anniversaire ». L’enfant répéta d’un air buté : « hein dis-le moi, c’est quand l’anniversaire ? ». Elle lui répondit : » c’est bientôt, dans trois mois et cinq jours, il faut attendre un peu ». « C’est quoi bientôt ? C’est quand ? C’est demain ? C’est quoi attendre ? » rétorqua-t-il de mauvaise humeur.

  La nounou eut le sentiment craintif mais fugitif, malgré tout son savoir, qu’elle ne parviendrait pas à lui expliquer la mesure du temps et à apaiser son impatience. Alors qu’elle faisait glisser d’une paume dans l’autre les petits cailloux noirs et blancs, d’un mouvement régulier comme si ses mains formaient un sablier, elle réfléchit et lui dit : « Ecoute, Kepa, je connais un petit garçon inquiet comme toi  qui avait peur, très très peur de se perdre dans la forêt. Ses parents étaient des bûcherons, ils ne faisaient pas du tout attention à lui car ils travaillaient beaucoup et l’oubliaient souvent au pied d’un arbre. Quant à ses grands frères et sœurs, ils étaient paresseux, méchants et s’amusaient de la frayeur qui s’emparait de lui lorsqu’il se sentait abandonné. Mais, ce petit garçon était assez malin. Il avait toujours les poches pleines de cailloux et, il se mettait des repères en  posant les cailloux sur le bord de la route  pour retrouver le chemin qui le ramenait toujours vers ses parents ou  ses grands frères et sœurs, et, personne n’avait remarqué son stratagème ».

Kepa interrompit le récit : « tu vois, pourquoi, lui, il a le droit de  prendre des cailloux ? et pourquoi moi tu m’en empêches ? ».

Christina  claqua du bec et continua : « Attends, tu vas voir. Il était si petit, pas plus grand qu’un pouce qu’on l’appelait Poucet, et personne ne prêtait attention au soin patient qu’il mettait à ramasser et à disposer les cailloux autour de lui. C’était sa manière de se protéger de la peur d’être abandonné et de se retrouver tout seul, perdu dans l’immensité de la forêt ».

« Mais, écoute-moi bien Kepa, un jour, cette idée des cailloux lui fut d’un grand secours. C’était une grande famine et les parents ne pouvant plus nourrir leurs enfants décidèrent de les emmener très loin chez un ogre qui les mangerait. Bien sûr ils ne dévoilèrent rien de leur projet. Poucet se douta qu’un grand danger le menaçait ainsi que ses frères et soeurs. Il décida d’emporter tous ses cailloux, en remplit toutes ses poches et, dès qu’ils eurent quitté leur pauvre masure à l’aube, il  sema par intervalles des cailloux blancs partout où ils passaient. Ils marchèrent longtemps et il eut aussi l’idée de mettre deux cailloux noirs à chaque lever du soleil et à chaque coucher. Quand les parents  remirent les enfants à l’ogre, il n’y avait presque plus de cailloux dans les poches de l’enfant. Poucet n’était pas rassuré et devinait que les choses allaient mal tourner. Son petit cœur battait très fort dans sa poitrine creuse et famélique. Il épia l’ogre et entendit celui-ci dire à sa femme : « on va se régaler avec ces enfants, ils sont un peu maigres mais c’est de la bonne viande ». Poucet eut le vertige et manqua mourir de terreur sur le champ. Mais il se ressaisit et se dit qu’il fallait se sauver de là au plus vite. Il prévint ses frères et sœurs qui ne le crurent pas et qui habitués à la paresse, préférèrent en chœur se lamenter sur leur sort. Ils ne cessaient de répéter en pleurnichant : « snif, snif, on est  perdus,  on  ne retrouvera jamais le chemin pour se sauver d’ici ; l’ogre nous rattrapera et nous mangera ». Poucet sentit que le moment de sa victoire était arrivé : il leur déclara du haut de ses trois pommes : « nous avons trois jours de voyage devant nous car j’ai posé six fois deux cailloux noirs à chaque lever et à chaque coucher du soleil et le chemin sera facile à retrouver grâce aux cailloux blancs que j’ai semés tout le long de notre trajet quand nos parents nous ont accompagnés chez l’ogre ». Les grands benêts n’en crurent pas leurs grandes oreilles et déclarèrent avec une admiration non feinte. « Oh ! Tu es un magicien Poucet, tu connais la mesure du temps et de l’espace…Oh la la, et nous qui te traitions comme un petit garçon idiot ». Avec une modestie aussi peu déguisée que leur admiration il déclara fièrement : « c’est grâce aux cailloux, je connais leur langage ».

 

Kepa dit aussitôt : « Christina, s’il te plaît, apprends-moi le langage des cailloux » 

- « oui mon enfant, je vais te l’enseigner et tu comprendras quand aura lieu ton anniversaire. Mais, ramassons quelques cailloux noirs assez gros  et surtout des petits blancs. Je n’en ai pas assez dans mes mains. Puis nous nous assoirons sur le sable, nous avons du temps devant nous  avant que la marée haute ne nous déloge ».

« Tu vois avec les noirs on va compter les mois et avec les blancs on va compter les jours, regarde bien; donne-moi d’abord les cailloux noirs et après les blancs. J’espère que tu en as trouvé beaucoup, il me faut beaucoup de blancs ».

Elle disposa  quatre cailloux noirs, puis sous le premier elle aligna le nombre de jours restants du mois en cours, et sous les deux autres une ligne de trente et,  une de trente et un cailloux blancs, et enfin sous le dernier, une petite ligne de cinq cailloux blancs pour les cinq jours du mois de l’anniversaire. Quand elle eut fini, le visage de Kepa s’illumina devant les belles lignes blanches avec une tête noire qui serpentaient sur le sable. Il venait de comprendre grâce aux cailloux ce que voulaient dire : le mois, le jour, hier, aujourd’hui, demain : « alors on peut compter tout ce qu’on veut avec les cailloux, combien de jours pour les vacances, combien de jours pour Noël ?…Que c’est bien ! ».

- « Tu es grand à présent, tu n’as plus besoin de compter les dodos quand tu attends quelque chose avec impatience. Tu commences à bien connaître le langage des cailloux mais, petit homme, tu as encore tellement de choses à apprendre ! » lui dit tendrement la vieille femme en lui mettant des bisous dans le cou et en fredonnant : « on en met partout, partout, des cailloux, des cailloux…non des bisous ».

 

  Kepa eut alors, pour la première fois le sentiment de la puissance sur les choses, sur le désir, sur le temps, et il crut que plus rien ne lui résisterait grâce à ce qu’il venait d’apprendre. D’ailleurs Christina s’en agaça, et voulut réprimer cet orgueil que suscitait chez l’enfant la griserie de savoir faire quelque chose et qui risquait sournoisement de prendre la place de  la poésie. Elle hésita  sur la conduite à tenir: le préviendrait-elle qu’il y a un mauvais usage du langage des cailloux lorsqu’on leur fait faire  des choses vilaines pour mesurer la sueur des hommes ou leur argent? Mais encore, quand lui révélerait-elle ce que disent les cailloux à propos d’un temps plus intime, plus mystérieux que celui qui se mesure ? Fallait-il attendre qu’il grandisse en raison pour connaître ces choses-là qui, elle le savait depuis toujours, lui seraient révélées par un ermite de ses connaissances, l’ami des cailloux ?

  Christina avait une patience comparable à celle des pierres mais elle décida malgré tout pour tempérer les jeunes ardeurs de Kepa de lui raconter la mésaventure de Kalos.

« Ce Kalos avait eu la chance d’être l’élève du grand savant Pythagore qui toute sa vie avait aimé les nombres avec ferveur, particulièrement le un, le deux, le trois. Il  avait inlassablement cherché le rapport sacré entre eux et tout ce qui est. Particulièrement il voulait comprendre pourquoi le un de chacun, devient le deux des parents qui engendre le trois avec l’enfant. Mais Kalos, malgré l’enseignement du vieux maître qui invitait à la patience et à l’humilité, était imbu de lui-même et tellement prétentieux qu’il avait transformé ce savoir sacré en un vulgaire outil de mesure. Il vivait  dans une jolie ville au bord de la mer qui se nommait Elée et  ses habitants, les éléates adoraient palabrer, se lancer des défis et faire des paris. Parmi eux, Kalos se vantait de pouvoir mesurer en pieds avec une exactitude imbattable tous les trajets qu’il parcourait. Ses compatriotes étaient éblouis par la connaissance exacte qu’il avait de la distance.

« Je parie que de ta maison à ma maison il y a cinquante trois pieds » proposait Kalos à un de ses amis. Celui-ci rétorquait en lui tapant la main : « je parie cinquante deux pieds ». On vérifiait et presque toujours Kalos l’emportait. Il y avait bien un vieux philosophe du nom de Zénon qui se moquait de lui mais Kalos ne l’écoutait pas. Cependant un jour, à force de faire le malin, Kalos se prit à son propre piège : il lança le pari d’une course avec une tortue à laquelle il laisserait beaucoup d’avance ; et, écoute bien Kepa pour se mettre en valeur et corser la difficulté, il avait décidé d’avancer de moitié en moitié sans préciser de quoi. Il ne doutait pas un instant qu’il rattraperait la tortue.

Le jour du défi arriva sous un ciel très bleu, tous les éléates se réunirent sur la place, les paris commencèrent, la plupart en faveur de Kalos, mais un petit groupe mené par le vieil homme  paria sur la tortue. Puis on vit Kalos qui bombait le torse avec  la tortue dans ses mains. Il fixa  de deux traits sur la terre les limites du trajet d’un bout à l’autre de la place. Sur la ligne d’arrivée, il posa une belle feuille de salade et installa la tortue à trois pieds de là. Kalos se pavanait et fit beaucoup de manière pour se mettre sur la ligne de départ. Enfin il partit et avança de moitié en moitié, encouragé par ses amis : « vas-y Kalos, rattrape la tortue ». Au bout de quelques pieds, Zénon se dressa et s’écria : « eh ! tu triches Kalos, tu as dit de moitié en moitié ». Kalos sûr de lui répliqua : « c’est ce que je fais vieillard, regarde les traces de mes pas ». Mais le vieux Zénon obstinément affirma: « tu triches car tu n’as pas dit la moitié de quoi et moi je te mets au défi de repasser par chaque moitié de distance parcourue ». Kalos crut que ce serait facile de faire comme il le disait, mais en voulant repasser par la moitié de la moitie de moitié de la moitié etc…, il s’entortilla les pieds et s’écroula dans la poussière au moment où la tortue grignotait la feuille de salade. Tous les parieurs de la place pouffèrent de rire, même ceux qui avaient mal parié. Vexé, il se redressa, eût tôt fait de découvrir qu’il s’était ridiculisé et que cette fois-ci il avait bel et bien perdu son pari. Pendant ce temps, Zénon lui susurra à l’oreille en passant près de lui : « A force de tout mesurer, Kalos, tu es tombé dans le puits de la stupidité ».

  L’enfant avait écouté attentivement et se disait que ce Kalos était bien bête, quand, Christina le sortit de ses pensées : « Alors tu vois Kepa comment Kalos s’est ridiculisé. Tu connais de mieux en mieux le langage des cailloux mais sers t’en toujours à bon escient ! ». Fort de la leçon due à cet idiot de Kalos, Kepa n’osa plus rien compter avec des cailloux devant sa nounou. Il se disait qu’elle était aussi savante que le grand Pythagore mais surtout aussi rusée que Zénon le vieux philosophe.

 

  Le temps passa et s’écoula dans le sablier des mains de la nounou au cours des promenades. Un jour, Christina estima que le moment était arrivé; il ne fallait plus attendre pour que Kepa progresse dans le langage des cailloux. Au milieu des vacances de l’été, elle  lui déclara: « c’est le moment des grandes marées, demain nous partirons pour deux jours afin de rendre visite à une de mes  vieilles connaissances  qui connaît bien les cailloux. Il est leur ami  et vit sur une plage qui s’appelle « les Alcyons ». Je te préviens, il s’est mis à leur ressembler à force de leur  consacrer le plus clair de son temps. Son crâne est lisse comme une belle pierre ronde et patinée, et, sous le cuir chevelu un petit caillou s’est logé, juste  au milieu, tel un cairn. Sa barbe s’est transformée en lichen, ses belles mains sont  calleuses et sa peau est devenue terreuse et couverte d’une fine pellicule de sel comme les pierres qu’il manipule à longueur de journée ».

- « Pourquoi allons-nous le voir ? Je ne le connais pas » dit Kepa, boudeur. Il n’avait aucun enthousiasme pour suivre sa nounou et pour rencontrer  l’ami des cailloux qui semblait avoir une allure si bizarre.

- « Tu verras, on va prendre le train demain matin de bonne heure. On descend vers le sud et une fois que nous serons arrivés sur cette plage sauvage, tu ne regretteras pas d’être venu. Cela fait longtemps que nous n’avons pas eu de contact avec les cailloux, tu  ne  trouves   pas ? ».

- « Oui tu as raison, je prépare mes affaires » dit l’enfant dans l’envie et la bonne humeur retrouvées. 

Le voyage dans le tortillard se déroula sans encombre jusqu’à un quai de gare où aussitôt Kepa aperçut l’ami de Christina facilement reconnaissable avec son petit cairn sur la tête ; il les attendait sur le quai, à côté d’une brouette afin de transporter leurs affaires. Après les salutations, le cortège insolite démarra et Kepa  serra bien fort la main de sa nounou. Il sentait confusément que quelque chose qui le transformerait, allait se passer, et il en était inquiet. Ils descendirent vers la plage et une fois sur le sentier, ce qu’il vit, lui plut et dissipa légèrement ses craintes. C’était marée basse. Il y avait la mer mais surtout il y avait des rochers, deux lagons couleur turquoise et des bassins d’eau à n’en plus finir. A l’extérieur des lagons, s’étalait l’océan immense, magnifique, jusqu’à l’infini. Il n’était pas au bout de ses découvertes. Dès qu’ils atteignirent la plage, il resta étonné devant cette grève sans sable, une plage uniquement pour les  cailloux qui se chevauchaient, s’agrippaient, se serraient. « Oh la la, s’exclama-t-il, ici il n’y a que des cailloux ! » et il n’osait plus avancer. De gros galets sérieux comme des gardiens, attirèrent son attention. Tout bas il dit à sa nounou : « on dirait des familles de cailloux avec le papa, la maman et les enfants ». L’ami des cailloux qui avait entendu, lui marmonna dans sa barbe de lichen : «  oui mon garçon, tu sais bien regarder. Regarde tous ces galets sur cette plage ; ils passent tous par ici un jour ou l’autre. Ils se retrouvent après leurs longs voyages au fond des fleuves et des océans et après leurs séjours sur des plages lointaines où les vagues les ont déposés le temps d’une saison. Pour l’instant ils sont calmes, ils font la sieste au soleil. Mais quand la marée va changer il faudra bien écouter car ce sera le moment où ils se racontent leurs histoires ».

Il continua : « installez votre campement de nuit, je vais préparer le feu pour ce soir ». Christina et Kepa s’affairèrent et pendant qu’ils choisissaient un bon endroit à l’abri du vent, le concert des cailloux  commença avec la marée montante.

Au début ils ne perçurent que de simples chuchotements, des frottements légers, des raclements, puis quelques roulades ponctuèrent les vagues qui montaient plus haut et plus fortement à chaque fois. A un moment tous les cailloux se réveillèrent et on ne sut plus lequel écouter. Christina et Kepa s’étaient arrêtés et l’imagination aidant, entendirent les choses suivantes.

- « Tiens salut, gros noir ? D’où reviens-tu ? Cela fait longtemps qu’on ne s’est vus ? » demandait un galet gris . « Oui, je rentre d’un séjour sur une côte éloignée. Il y faisait très froid et j’ai vu des drôles d’oiseaux noirs et blancs qui se dandinent sur leurs pieds palmés et qu’on ne voit jamais par ici »

- « ah bon ! Moi je n’ai pas bougé, une grosse vague m’avait poussé assez haut sur la grève et depuis les dernières grandes marées je suis ici. Mais je viens de bouger grâce à une  vague bien forte et j’espère bien partir voir ailleurs ce qui se passe»

- « puisque tu es resté ici, dis-moi qui est ce nouveau là-bas que la vague vient de lécher ? »

- « je crois qu’il vient de la montagne ; il a descendu les torrents, les gaves, les fleuves et  c’est la première fois qu’il est sur une plage. Il est un peu timide ».

Christina et Kepa  avaient été très attentifs à ces dialogues extraordinaires et ne s’étaient pas rendus compte que la marée montant, les bassins, les lagons avaient disparu et qu’une petite île de rochers sombres, échappée des flots houleux, trônait au milieu de l’océan.  

 

  Devinant que l’enfant avait moins peur, Christina le laissa pour se rendre discrètement auprès de son vieil ami qui vaquait au milieu de ses pierres et, le sortit de son silence : 

- « quand comptes-tu  lui dévoiler  le secret du temps inscrit au cœur des cailloux ? C’est un enfant sensible, je te recommande de lui parler avec douceur ». Le vieil homme passa sa main sur son  cairn  avant de dire :

- « je lui parlerai ce soir, sous l’aile de la nuit et à la lumière du feu. Nous devons encore nous apprivoiser l’un l’autre. Fais-moi confiance ».

- « d’accord, et je t’en remercie » lui répondit la vieille femme soulagée d’arriver au terme de ce qui devait être  inscrit dans l’âme de l’enfant.

   Pendant ce temps, Kepa du coin de l’œil observait l’occupant des lieux qui déplaçait les pierres, les posait, les agençait et parfois les fendait avec un burin et un marteau au milieu des étincelles. L’ami des cailloux vivait en solitaire et semblait bien mystérieux. Kepa s’approcha tout doucement de lui et découvrit des choses étranges. Autour de lui, il y avait des réserves de pierres par tailles, par couleurs, par formes. Quant aux  pierres fendues elles révélaient dans leurs entrailles des strates, des liserés de cristaux scintillant pour la première fois à la lumière du jour après leur séjour dans la nuit patiente du caillou; ces pierres ouvertes exposaient aussi des noyaux noirs recroquevillés comme des fœtus. Un peu plus loin, sur de larges dalles, l’ami des cailloux les alignait et composait des tableaux de pierres.

- « C’est beau ce que tu fais » osa  timidement le jeune visiteur

- « je continue le travail commencé par les vagues et par le temps » dit lentement le vieil homme. « Les formes que j’imagine prolongent les lignes, les courbes des pierres  mais ce sont toujours les pierres qui guident ma main. Le rythme de la pose se confond patiemment avec le temps inscrit en elles ». Kepa écarquillait les yeux devant les mosaïques  où s’interpénétraient la beauté des pierres et le geste créateur de son nouveau compagnon. Sensible à la beauté, il  commençait à se dire qu’il aurait été dommage de ne pas le rencontrer. Il resta près de lui jusqu’au crépuscule, le suivant dans ses déplacements et observant ses gestes; la confiance avait peu à peu remplacé la crainte.

 

  Le soleil s’était couché et les flammes du feu s’élevaient. Ils étaient tous les trois assis autour du foyer sous la voûte étoilée. Le vieil homme croisa ses mains et  murmura :

- « tout à l’heure Kepa j’ai commencé à te dire quelque chose d’important. Veux-tu à présent que je te confie un secret  qu’à ton tour, un jour tu pourras confier à un enfant ? »

Le silence du garçon, dont le regard était concentré sur les flammes, fut un acquiescement.

- « Tu sais déjà beaucoup de choses à propos des cailloux mais as-tu observé leurs lignes concaves ou convexes ? As-tu observé leurs bosses mais surtout les creux que tu peux caresser et même le vide qui est autour d’eux  et qui néanmoins fait partie d’eux ? ». Il fit toucher à l’enfant un galet bien rond et exposa à la lumière du feu un galet creusé sur ses flancs. Les ombres en accusèrent nettement les formes.

Le vieil ermite reprit tout bas : « tout ce que tu vois, tout ce que tu touches est l’œuvre du temps à travers  l’action continue, têtue, indivisible de ce qui en lui dure et ne s’arrête jamais. Sans le temps rien n’existerait et les cailloux dans leur simplicité minérale nous aident à le comprendre ». L’enfant tendu et tremblant comme  une herbe fragile, dit dans un souffle :

- « alors, est-ce que moi aussi je suis du temps ? Et toi ? Et Christina ? ».

- « oui bien sûr, ta peau lisse montre ton jeune âge, mais les rides de Christina montrent qu’elle est vieille. Les pierres mais aussi le bois, la terre, la vie, confirment sans cesse à travers leurs apparences,  le travail du temps, de son énergie inépuisable qui creuse et qui façonne. Voilà le dernier secret des cailloux que tu devais connaître. Il te fera souffrir en te montrant ta fragilité, celle des choses, mais il te fortifie car il t’aide à comprendre que toute existence est du périssable qui se transforme en éternité grâce au temps et aux forces de la matière et de l’esprit.

  L’enfant s’était endormi dans les bras de sa nounou qui le posa délicatement sur sa couche.  

 

  A leur réveil ils découvrirent le nouveau spectacle que  la plage offrait. L’air était léger, le soleil dissipait l’humidité déposée par l’aube, et un concert très doux  montait des petits galets qui roulaient légèrement ; tous les gros étaient partis dans la nuit. Kepa avait grandi et se sentait riche du secret que l’ami des cailloux lui avait confié.

                                                  

                                                                    Epilogue

 

C’est ainsi que lorsque la vieille Christina sentit qu’elle allait mourir, elle  demanda à voir Kepa. C’était son vœu le plus cher. Dès que ce dernier apprit cette requête, avant d’aller la voir, il marcha le long de la plage et soudain il pensa au cœur blanc. Où était-il ? Il fallait le retrouver. Il rentra chez lui, se dirigea vers la cheminée et manqua ne pas le reconnaître quand il trouva un caillou poussiéreux, bien sale et abandonné, mais que personne n’avait osé jeter. Néanmoins dans sa main, les formes du galet lui rappelèrent le joli cœur blanc. Il l’astiqua fébrilement, le plongea dans l’eau et l’emporta. Une fois au chevet de sa vieille nounou qui ne parlait plus et avait les yeux fermés, il glissa délicatement le cœur entre ses mains. A son contact elle ouvrit les yeux et sourit. Ils ne se dirent rien et refermèrent leurs quatre mains sur le petit caillou blanc. Mais, il s’en échappa et  en arrivant sur le sol, éclata en plusieurs morceaux. C’était le dernier message des cailloux qui annonçait que l’âme de Christina s’en retournait au pays des colombes. Au même moment deux oiseaux blancs s’envolèrent.

Un vertige tellurique saisit Kepa ; les forces du temps, de la matière et de l’esprit s’étaient mises en fusion et se manifestaient. Il avait le visage inondé de larmes et souriait en fredonnant « on en met partout partout des cailloux… ». Il  était infiniment triste, mais fort de la sagesse transmise par la vieille nounou qui grâce à son savoir sur les cailloux lui avait donné tellement de choses. Il ne l’entendrait plus claquer du bec quand elle avait quelque chose d’important à dire mais, avec cette force inscrite au plus profond de lui-même, le monde aurait toujours un sens.