Gabi et le canard laqué

La cigogne mon amie, que je retrouve quand souffle le vent du sud au col d’Organbidezka, au moment où elle remonte du sud vers le nord, avait hâte de me donner les dernières nouvelles du vaste monde. Elle se mit sur une patte et commença:
« Ecoute les aventures d’un petit garçon prénommé Gabi qui habite  le Pays de Salam. Figure-toi que je reviens d’un rassemblement de vieilles cigognes en Bohême et une guerre a manqué d’arriver car l’empereur de Chine Chi Chi Nou a rendu visite à  Charles 4, empereur de Bohême. Ce dernier voulait offrir à son invité un festin extraordinaire et, surtout, il exigeait que les cuisiniers préparent un canard laqué meilleur que tous les canards laqués que Chi Chi Nou avait déjà mangés. Les cuisiniers obtempérèrent mais, à la seule condition de préparer un canard qui avait été engraissé chez les Gitans, car eux seuls, dirent-ils, savent élever de bons canards. Mais, les Gitans de Bohême avaient un grave désaccord avec Charles 4 ; en effet ce dernier ne supportant pas le son du violon, les avait empêchés de jouer leur musique. Les Gitans refusèrent tout net de donner un de leurs canards dodus. Quand il apprit ce refus de donner un bon canard, l’empereur de Bohême se mit très très en colère. Il savait que sa Majesté de Chine aime bien manger et serait très contrariée de n’être pas servie comme son rang l’exigeait. Il pensa même que Chi Chi Nou vexé, pouvait lui déclarer la guerre. Il tapa du pied, roula des yeux furibonds et cria dans sa barbe qui se redressait :
« qu’on tue tous les canards des gitans !».
  Les gitans cachèrent tous leurs canards et  ficelèrent leur bec pour qu’on ne les entende pas. 
  
  En apprenant qu’une guerre pouvait éclater, la plus vieille des cigognes qui s’appelle Véra, a décidé de tout mettre en oeuvre pour empêcher ce conflit. Elle s’est souvenue qu’on avait livré au pays de Salam il n’y a pas très longtemps un joli bébé aux cheveux noirs avec des yeux mauves. Or, ce bébé en grandissant avait révélé qu’il était un peu ogre, il aimait manger, il était fort, il ne craignait rien, ni le chaud, ni le froid, et surtout il avait le don de trouver les choses cachées même dans le noir le plus complet. Une nuit bien sombre, je suis venue le prendre dans son sommeil en attrapant sa turbulette avec mon bec et, après avoir versé un soporifique sur ses parents et son grand frère, je suis partie à tire d’aile vers la Bohême. Gabi se réveilla au milieu des cigognes. Il n’eut aucune crainte car devant lui se dressait une montagne de nutella où étaient plantés des biscuits qu’il prit et lécha avec gourmandise. La cigogne Véra prit la parole :
« Gabi tu es là pour une mission importante. Il faut que tu ailles de nuit chez les Gitans voler un canard qu’ils ne veulent pas donner pour le festin que notre empereur veut offrir à l’empereur de Chine ».
«Je suis d’accord mais, est-ce que  je pourrais finir la montagne de nutella à mon retour ? »
 Mais oui lui répondit-elle, pars vite car nous avons très peu de temps avant que tes parents et surtout ton frère ne se réveillent et découvrent ton absence. »
  
  Alors Gabi lança ses petites jambes l’une après l’autre, la droite allant toujours plus loin que la gauche. Il arriva au camp des gitans et n’eut aucun mal dans le noir à trouver un canard bien dodu, et, après l’avoir coincé sous son bras, il se dit « j’espère bien que l’empereur de Chine me donnera la cuisse de ce canard, hum !!, je me régale à l’avance ». Puis il prit le chemin du retour en pensant à la montagne de nutella, aux biscuits et à la cuisse de canard, quand, perdu dans ses rêves de bonnes choses à manger, il tomba dans une mare et se sentit complètement perdu. Pour la première fois il eut peur dans cette eau froide et sombre. Et lui, qui aimait tant regarder les grands arbres bouger dans le vent, fut effrayé par les immenses peupliers que la lune éclairait et qui se penchaient vers lui. 

  Le canard avait échappé de ses mains, et lui tapota le bras avec son bec ficelé. Gabi ôta le cordon et le canard attrapa la main du garçon et le tira hors de l’eau. Gabi se dit : « ce canard est bien gentil, non seulement il ne s’est pas échappé mais il m’a aidé à sortir de la mare. Allez, dépêchons-nous, les cigognes m’attendent et le nutella aussi ! ».  
Cependant, Gabi se mit à avoir des pensées étranges : « ce canard est devenu mon ami, il me donne des bisous dans le cou depuis que son bec est détaché… » et le petit garçon devint très triste à l’idée de savoir que son ami finirait en canard laqué. Mais une promesse étant une promesse, il devait livrer le canard le plus vite possible. 

  Quand il arriva devant l’empereur Charles 4 et sa Majesté Chi Chi Nou, son cœur était lourd  de chagrin, lourd comme une pierre. Au moment où il remit le canard aux cuisiniers, des larmes coulèrent comme des perles de cristal sur ses joues. L’empereur de Chine s’en aperçut et murmura quelque chose à l’oreille de Charles 4, qui s’adressa à Gabi : « pourquoi pleures-tu mon joli garçon, tu as été très courageux ? ». Entre deux hoquets, Gabi répondit : « Parce que le canard est mon ami et que j’ai beaucoup de chagrin de savoir qu’il sera transformé en canard laqué …j’en ai perdu l’appétit ! ».Alors Charles 4 déclara : « cher petit, tu as le don des larmes, il est très précieux et avec lui tu as ouvert mon cœur. Je gracie ce canard, tu peux l’emporter dans ton beau pays de Salam où tu raconteras ma magnanimité, et, qu’on laisse les Gitans jouer du violon  pour la fête de notre ami l’empereur Chi Chi Nou ! ».
 
   Pendant que les Gitans sortaient de leurs violons des sons mélodieux qui touchent l’âme, et que la fête pour Chi Chi Nou battait son plein, j’ai ramené Gabi et son nouvel ami. Nous avons atterri au moment où ses parents et son frère se réveillaient. Quelle ne fut pas leur surprise en découvrant un beau canard au pied de son lit !
 Gabi n’était plus un petit ogre et il devint célèbre dans tout le pays de Salam car il avait empêché une guerre et surtout adouci le cœur de deux empereurs qui se partageaient le monde ».

   La cigogne me tira de mes songeries en claquant du bec. Elle s’était remise sur ses deux pattes. Je pris mon bâton de marronnier et redescendis du col en me disant que j’aimerais bien connaître ce petit Gabi et que je le reconnaîtrai si je rencontre un petit garçon aux cheveux noirs et aux yeux mauves qui, quand il marche lance sa jambe droite plus loin que sa jambe gauche.