Aïnoa à la source de Cainsdorf

   Aïnoa voulait savoir si elle était vraiment jolie. Son papa et sa maman, ses grands-parents, ses cousins n’avaient cessé de l’admirer, de lui faire des compliments depuis qu’elle était née. La voir grandir, sourire, parler, marcher avait été un vrai bonheur.
Mais voilà, Aïnoa venait d’avoir sept ans et ses parents avaient décidé qu’avec l’âge de raison on ne répétait plus à une petite fille qu’elle était jolie. Au bout d’un certain temps, Aïnoa s’inquiéta et ressentit une tristesse de ne plus être le centre d’intérêt du cercle familial.

    Elle décida d’aller à la forêt de Cainsdorf pour rencontrer la fée Marina qui s’était penchée sur son berceau à sa naissance et la protégeait depuis lors. C’était la fée des eaux ; elle connaissait leurs vertus. La fillette se planta devant elle et la regarda droit dans les yeux avec son regard bleu où on devinait quelques larmes « Marina, j’ai du chagrin. Plus personne ne me dit que je suis jolie…je me demande si je le suis encore ; même toi tu ne me le dis plus. Pourtant je te trouve tellement belle, je t’admire et je crois que tu es contente que je t’en parle. Je dis à maman aussi qu’elle est jolie mais elle ne m’écoute pas ». Marina rougit, se troubla et réfléchit à ce qu’elle devait conseiller à cette petite fille merveilleuse qu’elle connaissait bien mais qu’il fallait aider à grandir et à ne pas être prisonnière de son image.       

    Se souvenant de l’histoire de Narcisse qui avait eu bien des malheurs à cause de sa beauté, elle la raconta à Aïnoa. « Narcisse était très beau lui dit la fée,  mais il faisait énormément souffrir son entourage car il n’aimait pas l’amour, en fait il n’aimait personne. Toutes les jeunes filles qu’ils rencontraient dans les fêtes et les bals, étaient subjuguées par sa beauté, puis, déçues, pleuraient devant son indifférence. L’une d’elles, la nymphe Echo qui vivait à la campagne, tomba éperdument amoureuse du beau Narcisse et ne savait que faire pour lui plaire mais ce dernier ne la regarda jamais. Echo eut tellement de chagrin qu’elle maigrit, maigrit, maigrit et qu’il ne resta d’elle que sa voix qu’on entend parfois faiblement répondre à une autre voix.

   C’est alors que la fée Némesis décida de venger Echo et tendit un piège à Narcisse. Un jour de chaleur qu’il chevauchait à travers champs et forêts, il eut très soif. Il décida de se désaltérer  auprès d’une source fraîche dont il avait entendu le ruissellement ; plus loin ce ru se déversait doucement dans un puits. L’eau y était limpide et sans ride, Narcisse se pencha pour boire, et au même moment il vit son image. Il fut comme foudroyé car, il tomba éperdument amoureux de son reflet. Son cœur eut mal et se mit à battre follement. C’était la première fois qu’il éprouvait de l’amour. Mais comment faire ? Il ne pouvait s’embrasser lui-même, être son amant. Il s’approcha du puits, se regarda encore dans le miroir, son cœur battait la chamade. Narcisse pleura, cria son désespoir, revint au bord du bassin et chuta dans le puits où il se noya. Depuis ce jour des fleurs appelées Narcisse poussent auprès des sources et des étangs. Aïnoa,  interloquée et profondément troublée dit à Marina « tu me protègeras si nous allons à la source, tu ne feras pas comme Némesis qui avait transformé l’eau en piège ! » 

   La fée caressa ses cheveux et lui confia : « écoute ma petite fille je te ferai connaître une autre source qui n’est pas un miroir. Son pouvoir est d’assurer la beauté des jeunes filles pour quatre saisons si elles boivent son eau. Aïnoa lui demanda avec envie « alors tu en as bu toi aussi car tu es vraiment jolie, emmène-moi, allons-y toutes les deux, tout de suite ». La fée se sentit flattée, fit oui avec son menton et continua « il faut attendre que tu sois plus grande. Je ne peux pas y accompagner les petites filles ». Aïnoa un peu déçue, obéit et promit d’attendre. Elle eut la volonté de ne plus poser de question concernant ses qualités physiques. La lecture, l’écriture, le calcul occupèrent son esprit. Elle songeait de temps  en temps aux pouvoirs de la source et savait que la fée Marina l’y conduirait  quand elle serait grande. 

   Néanmoins les promesses sont difficiles à tenir et, un jour, elle décida d’aller toute seule à la source pour en boire l’eau qui fait la beauté des jeunes filles. Dans la forêt son pas devint rapide car la peur la tenaillait. Elle ne voulait pas rencontrer la fée, et sursauta quand un gros oiseau de proie s’envola d’un chêne majestueux. Son cœur cognait, cognait très fort dans sa poitrine. Elle songea à Narcisse mais chassa cette pensée. Il fallait trouver le chemin selon les indices qu’elle avait pu relever quand elle posait parfois des questions à la fée Marina. Un bruit d’eau qui chuchote parvint à ses oreilles, elle accéléra son pas et trouva le filet de la source qui serpentait entre de belles et grandes  fougères. Elle respira profondément, forma ses mains en creux et les remplit d’eau. Au moment où elle avait approché ses lèvres  et commencé à boire, un crapaud sauta à côté d’elle et la regarda d’un air mauvais « va-t-en coassa-t-il, va-t-en, cette source est à moi » et il avait jeté son venin. Aïnoa morte de peur recracha l’eau et partit en courant. Ceux qui la rencontrèrent, s’étonnèrent de la voir si essoufflée mais elle ne lâcha rien sur son aventure.

   La fée Marina avait raison ; elle n’aurait pas dû aller à la source toute seule.

   Le temps passa et Aïnoa avait  oublié de s’inquiéter pour son joli minois jusqu’au jour où la coquetterie revint dans sa vie. Elle se souvint de l’eau magique et raconta à ses amies qu’elle connaissait une source dont les pouvoirs rendaient les filles belles pour quatre saisons. Pleines d’excitation, les jeunes filles la supplièrent de les accompagner à la source. Aïnoa hésita ; elle savait qu’elle devait attendre un signal de la fée Marina. Mais elle jugea que celle-ci avait trop tardé et qu’elle irait à la source sans la fée et avec ses amies.

   Les jeunes filles dirent à leurs parents qu’elles partaient se promener et s’enfoncèrent dans la forêt. Aïnoa chercha le chemin puis reconnut le chêne majestueux d’où s’était envolé l’oiseau de proie. Elle demanda le silence, guetta le bruit de l’eau et l’entendit. « nous y sommes, je l’entends, mais attention au crapaud ». Les filles reprirent leurs rires jusqu’à la source et se penchèrent vivement pour boire l’eau. A ce moment-là une baguette s’interposa fermement entre leurs mains et l’eau. Tous les visages se relevèrent et se trouvèrent devant la fée Marina qui regardait Aïnoa d’un air mécontent « tu as désobéi et tu mériterais d’être punie ! ». Aïnoa supplia « oh ! non je ne veux pas avoir le même sort que Narcisse, ni devenir une fleur ». 

  La fée fut attendrie et déclara avec solennité «  Jeunes filles, vous voulez être jolies mais vous jacassez comme des pies et votre bruit dérange l’ordre de la nature. Pour que la magie de l’eau opère en vous, vous devrez revenir le jour de Pâques, avant le lever du soleil, et rester silencieuses tout le long du trajet. Alors la beauté illuminera votre visage En êtes-vous capables ? ». 

   On n’entendit plus un son, plus un rire et la fée disparut dans la forêt.

   Aïnoa avait vraiment grandi quand elle revint à la source de Cainsdorf. Souvent elle pensait à la fée Marina et éprouvait pour elle une  reconnaissance infinie car cette fée lui avait appris la patience et les beaux mystères de la nature.