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Iran, Ouzbékistan et Jordanie

Pourquoi associer l'improbable?  Deux pays d'Asie et un pays du Moyen Orient?

C'est à la faveur de séjours dans ces pays organisés par Voyages intérieurs, où Leili Anvar était notre conférencière que je peux mettre en relation ces trois terres d'islam. Plus précisément, "La route du pays arabe" va bien au-delà des paysages et des souvenirs de paysages. Elle s'est imposée comme un chemin intérieur qui m'a transformée en m'entraînant vers la connaissance plus profonde de ce que je connaissais empiriquement, émotionnellement.

Mon regard, mon esprit sont devenus plus sérieux, plus exigeants de vérité et de sens. Leili Anvar répond pleinement à cette attente. Depuis le premier voyage en Iran, elle s'installe en faisant son nid avec ses cahiers sur ses genoux, qui n'ont d'écolière que l'apparence,  dans un jardin ou dans une mosquée ou dans le désert, et nous enseigne.

Je ne connaissais de l'islam que le sunnisme à travers  la foi immense des marocains de mon entourage pour qui l'espace du bled dans son entier était la maison d'Allah. Tout relevait de Lui non pas avec fatalisme mais dans une confiance totale en ce Dieu bienveillant.

Les marabouts tenaient lieu d'espace sacré. Sur notre ferme, il y avait le marabout de Sidi Abdelaziz dévolu à soigner la stérilité. Les rites se manifestaient à travers les prières vers l'est pour les hommes, à travers le temps du ramadan et les fêtes joyeuses de l'Aïd Sghir et de l'Aïd el Kbir pour tous.

Puis l'actualité m'a obligée à y voir plus clair dans tout ce qui se passait avec le mot islam, en fait à m'y intéresser plus sérieusement afin d'aller au-delà de l'islam de mon enfance marocaine.

Je savais plus ou moins que le Maroc confesse un islam malékite qui a la particularité de concilier la foi et l'intérêt général privilégiant l'art de vivre ensemble.

La flânerie intellectuelle m'a conduite à écouter sur les ondes Leïli Anvar et à être très vite convaincue qu'auprès d'elle la route du pays arabe aborderait des territoires inconnus. Il fallait partir. L'agence de voyages "Voyages intérieurs" a répondu à ce que j'attendais d'un vrai voyage.

En Iran

Je rêvais d'aller en Iran et, un jour je suis allée en Iran où le regard est d'emblée captivé par la splendeur quand il découvre les jardins persans, reflets du paradis, les mosquées bleues, les mausolées grandioses des poètes Saadi, Hafez.

L'initiation au soufisme par Leîli Anvar m'a entraînée au-delà de ces apparences chatoyantes et m'a permis  d'appréhender le feu qui a brûlé dans l'âme des créateurs.

Ainsi Souad Ayada, dans son livre L’islam des théophanies dévoile que l’Islam est profondément une théophanie où la manifestation artistique essentielle de la foi ne se réduit pas à la révélation littérale du texte coranique mais révèle que la beauté introduit au Divin.

Le soufisme qui s'est développé conjointement à l'art islamique, est la conscience du désir essentiel, du manque lancinant  par lequel l'âme se sent en exil. Car avant d'être incarnée elle a conclu un pacte pré éternel avec l'Aimé.

Les poètes écrivent pour combattre la désolation de la chute, il faut s'éprouver comme un rien avant de se reconnaître comme l'être plein des possibles de l'instant qui permet de recevoir et de donner quand il est authentiquement vécu.

Cette expérience individuelle de l'instant présent dépasse le Carpe diem du si séduisant et dévastateur film le Cercle des poètes disparus.

Maurice Béjart  donne corps dans son art à la fécondité de de ce temps présent créateur car chacun de ses ballets est un vrai don au public. Il l'a écrit dans un Instant dans la vie d'autrui: saisir l'instant c'est recevoir et donner.

La rencontre décisive qu'il a eue avec l'iranien Ostad Elahi, grand sage du 20ème siècle, a orienté dès lors son existence et sa création chorégraphique dans l’approfondissent du soufisme chiite.

L'instant vécu intensément s'inscrit dans la durée du temps personnel et des réalisations architecturales, et les métaphores de la poésie comparent le développement de l'âme au lent façonnement de la perle dans l'huître. Ou encore le parfum à la présence de l'Absent.

Tous les poètes soufis combattent les dangers d'institutionnaliser le soufisme qui doit rester un souffle vivant et libre. Le soufisme n'a cure des divisions car le plus important est ce qui est vécu quand l'âme tend à s'évanouir en Dieu pour que le divin remplace l'ego.

Ce serait un oubli de ne pas mentionner que l'islam chiite et le soufisme s'enracinent dans la religion du feu de Zoroastre, opèrent une symbiose des récits et montrent que Syovash prince persan légendaire, Joseph ou Youssouf de le Bible et Mahomet sont traversés du même élan de perfectionnement de soi. Par la suite hélas, les religions trahissent le message qui reste seulement accessible dans l'ésotérisme.

En Ouzbékistan

Suivre Leïli Anvar en Ouzbékistan, c'était se rendre chez le rival, chez ceux qui par la douceur de la ville d'Hérat (aujourd'hui en Afghanistan), avaient gardé captif durant quatre années le roi persan Nasr 2 en l'an 1000. Pour l'arracher à Hérat devenue comme sa maîtresse, il avait fallu demander au poète Rudaki d'écrire un poème-médicament, délicieux, qui lu à l'aube, heure propice, avait incité le roi à rentrer à la maison. La cour aurait gratifié le poète de 5000 pièces d'or!

L’Ouzbékistan des débuts quand il n'est encore que Touran, et ses vastes territoires traversés par le fleuve l'Amou Daria, est raconté à travers les récits épiques de l'historien Ferdowsi dans son livre-monde, Le Livre des rois ou Shahnameh.

L'histoire poétique qu'il met vingt cinq ans à écrire en persan, ne se contente pas d'une chronologie  qui célèbre les héros, elle est la voix qui s'élève de la défaite, celle d'une lutte fratricide entre Touran et Iran à travers des épisodes effrayants où les serpents poussent sur les épaules des envieux, avant  que l'arrivée de l'islam impose une société sans caste.

Ferdowsi développe cette idée spirituelle que le pire ennemi est le plus proche, le plus intime comme Israël et Palestine, Caïn et Abel, Romus et Romulus, Rostam le père tuant cruellement son fils Sohob, Khomeini quand il envoie les jeunes martyrs faire la guerre, et ce jusqu'à la division intérieure en soi-même. Son oeuvre, encore maintenant fait réfléchir.

Ce pays une fois islamisé a vu passer les turcs venus du nord de l'Asie, les mongols et Gengis Khan, Tamerlan dit aussi Timur le boiteux, brigand du désert, maître de toutes les caravanes, prince sanguinaire mais paradoxalement très ouvert à la culture, puis les russes et les soviétiques qui, aux dires de notre guide ont œuvré à la protection et à la restauration du patrimoine architectural des villes  de rêve  dans nos esprits occidentaux comme Boukhara et Samarkand.

Les ouzbeks ont un physique asiate. Le contact avec eux est moins noble qu'avec les iraniens dont la classe quasiment naturelle est surprenante en dépit des contraintes subies.

Néanmoins la fierté des ouzbeks est incarnée dans la personne du petit-fils de Tamerlan, l'empereur-astronome Uluh Beg qui a déplu au clergé en protégeant les bibliothèques.

Sous son règne, Samarkand est l'étoile de l'Asie centrale, notamment avec la construction d'un observatoire sans équivalent dans le monde dont on admire encore le tiers du sextant.

Ils ont aussi un penchant pour l'humour qui se manifeste chez un personnage très drôle, légendaire mais omniprésent; il berne tout le monde avec sa naïveté; c'est Nasreddin Hodja et son âne, dont une statue réaliste est à Boukhara.

Je garderai un souvenir attendri pour Avicennes qui naît, vit en Ouzbékistan et meurt en Iran, il est le prince des savants.

La puissance de sa pensée intimement liée au raffinement ambiant mais aussi aux vicissitudes des vainqueurs et des vaincus, est perceptible dans la miniature acquise à Boukhara. Il a ouvert la réflexion sur des thèmes inédits tels que l'harmonie de la sexualité, le pouls d'amour qui peut expliquer les dépressions. Mais surtout cet esprit brillant a développé une théosophie orientale, a écrit des poèmes sur l'âme, s'est investi dans l'action politique...

Avicennes est un médecin du corps, un conseiller politique et un  guide pour se connecter à soi-même. Chacun de nous peut faire un apprentissage personnel de la rationalité afin de construire sa vision de la vérité, échappant ainsi à l'enseignement d'autorité. Lui-même a prolongé l'oeuvre d'Aristote en retenant la métaphysique du maître et en la complétant par la philosophie orientale rédigée sous forme de questions mais l'ouvrage disparut. C'est dommage car Avicennes avait écrit pour être à la portée de tout le monde.


Omar Khayam son contemporain, est considéré à tort comme un agnostique débauché car ses quatrains  parlent beaucoup de vin et d'amour mais ils reflètent aussi sa foi, ses doutes, son pessimisme.

L'apogée quasiment paroxystique du foisonnement intellectuel et mystique de ces temps tandis que nous européens étions plongés dans le Moyen Age, est éblouissante chez Djami dans l'histoire qu'il raconte de Joseph l'archétype de la beauté et de Zouleika l'amoureuse inégalable.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un Joseph bien plus fort, bien plus puissant que le frêle jeune homme martyrisé par ses frères dont on m'avait parlé dans l'histoire sainte de mon enfance!

En fait, comme le dit Assia Djebar dans la Beauté de Joseph, le Coran donne à l'histoire biblique une dimension plus exaltante et plus achevée en consacrant une sourate au beau Joseph et à ses démêlés tragiques  avec le pharaon Putifar et sa femme Zouleyka. Le poète Djami qui a étudié à Samarkand, reprend cette histoire d'amour qui me touche car elle contient toutes nos histoires d'amour, tous nos rêves d'amour; ils sont dans la voie soufie des étapes de l'âme qui se délivre de son égo et de ses illusions pour atteindre l'amour véritable...

Ainsi si j'ai pu  penser qu'après les charmes persans qui m'avaient donné le plaisir de connaître la poésie qui mène au Divin, rien d'autre de l'islam asiatique ne m'étonnerait, c'était  faire peu de cas de l'Ouzbékistan, des grandes chevauchées qui l'ont traversé, faire peu de cas des bâtisseurs de médersas, de la place royale de Samarkand, faire peu de cas du sens du tragique et de  l'humour qu'ont chanté ses écrivains.

En réalité la frontière entre l'Iran et l’Ouzbékistan est incompréhensible si on ne saisit pas ces grands pans de l'histoire humaine partagés entre sédentarisation et invasions nomades.

Je retiens la leçon de Ferdowsi qui attire l'attention sur les défaites car dans le temps présent tout me pousse à croire que les frontières sont immuables alors que des mouvements profonds les font bouger. La route du pays arabe est la perte des illusions.

En Jordanie

C'est peut-être par contraste avec les magnificences de la place inoubliable d'Ispahan et avec la splendeur inégalée de Samarkand, que Leïli Anvar éprouva le désir de raconter des contes dans le désert d'Arabie, dans le Wadi Rum en Jordanie plus précisément.

Le trop plein de perfection pousse parfois à l'envie de fouler les sables du désert. Et si le paradoxe est le nerf de la vie, c'est au cœur de ce dépouillement radical entre le ciel et le sable, vous savez la nuit quand les étoiles sont si brillantes et si proches, que mon imagination initiée par les voyages précédents, fut comblée dans le dénuement du désert.

Néanmoins rien n'est facile! Rien n'est donné sur ma route du pays arabe!

En 1992 lors de l'exposition universelle de Séville dont le thème était l’Ère des découvertes, j'avais  été subjuguée par deux pavillons: celui des USA qui dans leur prétention inouïe se prétendaient être le monde entier à eux-seuls et celui de l'Arabie Saoudite en argile cuite et en palmes dans lequel on avait choisi  de planter sur le sable du désert, des tentes bédouines.

Dans cette pénombre, nue, vide, on distribuait généreusement des affiches qui exaltait la foi musulmane sunnite... Je n'avais pas encore fait le lien entre les pétrodollars et le prosélytisme qui allait suivre alors que d'autres comme le journaliste libanais Antoine Sfeir le dénonçait déjà dans son ouvrage Vers l'Orient compliqué.

Aussi, je suis arrivée dans le Wadi rum en 2018 avec un esprit encombré de tout ce qui se joue mondialement dans l'islam et dans cette région du Moyen Orient, puisque depuis ce désert on peut apercevoir en un simple tour d'horizon Israël, l'Arabie et l’Égypte....comme un jeu vidéo en vrai!

La visite de Pétra commença de me désintoxiquer de mes fantasmes en rencontrant les bédouins propriétaires du site touristique, affairistes mais d'apparence misérable; les ruines aucunement entretenues et les merveilles de la géologie achevèrent de m'arracher aux clichés pour me plonger dans un passé qui fut riche mais qui était devenu désolation.

Dans un lointain passé, les Nabatéens fortunés avaient organisé ici leur  coffre fort en utilisant l'enclavement de cette vallée qu'on pénètre par le Siq, canyon de 1500m du wadi Musa. Le commerce des encens, des épices, des parfums, des perles... avait fait exister la route d'Arabie et ses caravanes faisaient halte à Pétra.

L'autre cliché perdu est la haine que les jordaniens vouent à Lawrence d'Arabie qu'ils jettent en enfer car il les a trahis au début du 20ème siècle après leur avoir fait croire à une victoire arabe totale sur les turcs. Entre temps Israël était créé.

La Jordanie est un brassage de population; les bédouins d’origine ont  vu passer les grecs, les nabatéens, les romains, les arabes, les turcs et à présent ce petit pays accueille les Palestiniens, les Irakiens, les Syriens au gré des malheurs de l'histoire....

L'architecture inachevée des habitats semble toujours en attente et on devine sans cesse que la vraie vocation des jordaniens est de bivouaquer dans les déserts de montagnes et de sable, comme leur roi qui affectionne dit-on d'y passer du temps. Ils y vivent comme des nababs avec leurs femmes superbes aux yeux verts.

Ainsi le regard et le cœur lavés de mes préjugés et idées reçues, j'étais disponible pour voyager  vers les autres et aussi vers moi-même en me laissant guider par le poète Attar que Leïli Anvar avait choisi. Il nous raconte que à l'instar d'Alexandre qui cherchait l'eau de la vie, chacun de nous cherche son eau, surtout dans le désert. Alors,  lovée pour la nuit dans une grotte du désert,  sur la route du pays arabe j'ai pu retrouver Joseph et Zouleyka, rencontrer Majnoun et Leyla, le petit Prince, le renard, le serpent ou du moins voir leurs ombres ou entendre leurs voix.
 
La route du pays arabe m'avait conduite jusque là, sur le sable, délivrée de toute inquiétude, de mon ego stupide à force d'être encombré et encombrant. Les paroles des soufis m'avaient guidée sur ce chemin d'intériorisation qui se confondait pour un temps certain avec "la route du pays arabe". L'Iran, l'Ouzbékistan, la Jordanie n'étaient plus des pays mais des territoires où le voyage avait trouvé du sens.


La route du pays arabe
Le pays arabe est la piste sur laquelle je marche, il est la langue proche et lointaine, il est la sagesse, il est l'appel attendu, il est l'eau rare et précieuse, il est l'avenir. Cette piste m'a conduite de l'Occident , le Maghreb, vers l'Orient, le Machrek, et au-delà , jusqu'à l'Orient asiate dans un va et vient que Sohrawardi nomme l'exil occidental. Le pays arabe est le Pays de mon désir inassouvi, de mon ORIENTation.