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Cinq jours à Alger 2012

  Si la nostalgie est ce qui reste d’un pays qu’on a visité, montrant par là qu’on n’a jamais fini de prêter son intérêt à ce qu’on aime, j’avais la nostalgie de l’Algérie avant même d’y aller, tellement ce pays m’était intime et pourtant pas familier.

  Je voulais être émue par la terre, la baie d’Alger, les tombes de Tibhérine, les ruines de Tipaza… mais non, la nostalgie que j’ai de l’Algérie et qui s’est imposée depuis mon retour, est celle vis-à-vis des algériens. Ce peuple non pollué par le tourisme de masse s’est gravé dans ma mémoire par son aptitude à la relation avec l’autre, aptitude inattendue compte tenu de notre passé commun et douloureux, aptitude totalement gratuite, je dirais même ingénue, jamais rencontrée ailleurs.


 Les algériens et les algériennes sont avides d’échanges, de paroles, de reconnaissance avec cette question lancinante et aiguë : comment vous trouvez l’Algérie ? Ah ! cette question qui ramène inexorablement à l’histoire que raconte l’Algérie et qui soudain fait découvrir la splendeur et le délabrement d’Alger, cette question qui ramène au présent politique pétri de surveillance policière et de désœuvrement des forces vives. J’ai la nostalgie des algériens mais non de leur enfermement entre une Europe qui leur est difficilement accessible, un Maroc avec lequel ils sont en délicatesse et un désert hostile et dangereux quoique plein de ressources. Comme ils disent, ils ont le « dégouttage ».

 Alger a été la capitale de la France libre pendant la guerre de 39-45, la ville phare des pays non alignés dans les années 70 mais dans ce 21 ème siècle bien entamé, elle est comme une princesse endormie en dépit de tous les atouts et avatars d’une métropole. Entre le stade futuriste construit par Niemeyer et la flèche du monument des martyrs, entre la rente pétrolière qui fait que les caisses de l’Etat sont pleines et les chantiers des travaux publics confiés aux chinois, je me demande si Alger ne s’est pas assoupie dans une miniature du peintre Mohamed Racim au Musée des Beaux-arts. Ce bâtiment élégant, issu du style art décoratif et situé au-dessus de la luxuriance harmonieusement organisée de la végétation du Jardin d’essai avec la mer comme toile de fond, est un vrai palais pour une princesse endormie. Si ce peintre miniaturiste de génie revenait en 2013, il tenterait peut-être de capter l’attente de cette ville et de ses habitants non plus dans les patios des demeures peuplées des gens de l’Algérie immémoriale,  mais à travers un détail qui m’a intriguée, les coiffures élaborées, crantées, gominées des jeunes gens. Leur recherche d’élégance m’a touchée : que signifie-t-elle ? L’envie féroce de vivre après la guerre civile et ses années de plomb dont les traces sont toujours visibles ? L’envie furieuse de plaire aux jeunes filles voilées et séduisantes dont ils croisent furtivement le regard mais avec qui l’avenir est si difficile à envisager pour mille raisons? L’envie pleine d’humour de répondre aux barbes drues et austères des religieux ?

 Quand la nostalgie et les questions qui vont avec sont trop pressantes, j’écoute la musique chaabi , alors je sais  que le cœur d’Alger peut se réveiller et battre en plénitude un jour.